MON PÈRE.
L'enfant de ferme. -- La vie rurale. -- Mon père à la Révolution. --
La bûche bénite. -- Les récits de la Noël. -- Le capitaine Perrin.
-- Le maire de Maillane en 1793 -- Le jour de l'an.
Mon enfance première se passa donc au Mas, en compagnie des
laboureurs, des faucheurs et des pâtres, et quand, parfois, passait
au Mas quelque bourgeois, de ceux-là qui affectent de ne parler que
français, moi, tout interloqué et même humilié de voir que mes
parents devenaient soudain révérencieux pour lui, comme s'il était
plus qu'eux:
-- D'où vient, leur demandais-je, que cet homme ne parle pas comme
nous?
-- Parce que c'est un monsieur, me répondait-on.
-- Eh bien! faisais-je alors d'un petit air farouche, moi, je ne veux
pas être monsieur.
J'avais remarqué aussi que, quand nous avions des visites, comme
celle, par exemple du marquis de Barbentane (un de nos voisins de
terres), mon père qui, à l'ordinaire lorsqu'il parlait de ma mère,
devant les serviteurs, l'appelait "la maîtresse", là, en cérémonie,
il la dénommait ma mouié (mon épouse). Le beau marquis et la
marquise, qui se trouvait être la soeur du général de Galliffet,
chaque fois qu'ils venaient, m'apportaient des pralines et autres
gâteries; mais moi, sitôt que je les voyais descendre de voiture,
comme un sauvageon que j'étais, je courais tout de suite me cacher
dans le fenil... Et la pauvre Délaïde de crier:
-- Frédéric!
Mais en vain: dans le foin, blotti et ne soufflant mot, j'attendais,
moi, d'entendre les roues de la voiture emporter le marquis, pendant
que ma mère clamait, là-bas, devant la ferme:
-- M. de Barbentane, Mme de Barbentane, qui venaient pour le voir,
cet insupportable, et il va se cacher!