(Almanach Provençal de 1873.)

L'HOMME POPULAIRE

Le maire de Gigognan m’avait invité, l’autre année, à la fête de son
village. Nous avions été sept ans camarades d’écritoire aux écoles
d’Avignon, mais depuis lors, nous ne nous étions plus vus.

-- Bénédiction de Dieu, s’écria-t-il en m’apercevant, tu es toujours
le même: frais comme un barbeau, joli comme un sou, droit comme une
quille... Je t’aurais reconnu sur mille.

-- Oui, je suis toujours le même, lui répondis-je, seulement la vue
baisse un peu, les tempes rient, les cheveux blanchissent et, quand
les cimes sont blanches, les vallons ne sont guère chauds.

-- Bah! me fit-il, bon garçon, vieux taureau fait sillon droit et ne
devient pas vieux qui veut... Allons, allons dîner.

Vous savez comme on mange aux fêtes de village, et chez l’ami
Lassagne, je vous réponds qu’il ne fait pas froid; il y eut un dîner
qui se faisait dire "vous": des coquilles d’écrevisses, des truites
de la Sorgue, rien que des viandes fines et du vin cacheté, le petit
verre du milieu, des liqueurs de toute sorte et, pour nous servir à
table, un tendron de vingt ans qui... Je n’en dis pas plus.

Arrivés au dessert, nous entendons dans la rue un bourdonnement:
vounvoun; vounvoun; c’était le tambourin. La jeunesse du lieu
venait, selon l’usage, toucher l’aubade au consul.

-- Ouvre la porte; Françonnette, cria mon ami Lassagne, va quérir les
fouaces et, allons, rince les verres.

Cependant les ménétriers battaient leur tambourinade. Quand ils
eurent fini, les abbés de la jeunesse, le bouquet à la veste,
entrèrent dans la salle avec les tambourins, avec le valet de ville
qui portait fièrement les prix des jeux au haut d’une perche, avec
les farandoleurs et la foule des filles.