Nous répondîmes:

-- De Maillane.

-- Ho! vous n’êtes donc pas de loin... Je l’avais bien vu à votre
parler. Charretier de Maillane verse en pays de plaine.

-- Mais pas tous, mon bonhomme.

-- Allons, fit Lamouroux, c’est un dicton pour plaisanter... Et
tenez, j’ai connu, quand j’allais sur la route, un roulier de
Maillane qui était équipé, vraiment, comme saint Georges: on
l’appelait l’Ortolan.

-- Vous parlez de quelques années!

-- Ah! messieurs, je vous parle de l’époque du roulage, avant, que
les mangeurs, avec leurs chemins de fer, nous eussent tous ruinés. Je
vous parle, moi, de quand la foire de Beaucaire était dans sa
splendeur, de quand la première tartane qui arrivait à la foire
gagnait la prime du mouton dont la peau était pendue par les
mariniers vainqueurs au bout du grand mât du navire; je vous parle,
moi, de quand les chevaux de halage étaient insuffisants pour
remonter sur le Rhône les monceaux de marchandises qui à Beaucaire se
vendaient, et du temps où les charretiers, -- vous ne vous en
souvenez pas, vous qui êtes jeunes, -- les rouliers, les voituriers,
qui baffaient les grandes routes et s’en croyaient les maîtres,
faisaient claquer leur fouet de Marseille à Paris et de Paris à Lille
en Flandre!

Et Lamouroux, une fois lancé sur le chapitre du roulage, pendant
qu’au clair de lune sa bête cheminait tout doux, nous en tint de
taillé jusqu’au lever du soleil.

-- Ah! disait-il, il fallait voir, vers le Pont de Bon-Pas ou à la
Viste de Marseille, sur ce grand chemin de vingt-quatre pas de large,
il fallait voir ces files de charrettes chargées, de carrioles
bâchées, de haquets bien garrottés, lesquels se touchaient tous, ces
rangées d’attelages superbes, équipages de trois, de quatre, de six
bêtes, qui descendaient sur Marseille ou qui montaient sur Paris,
charriant le blé, le vin, les poches d’avoine, les ballots de morues,
les barils d’anchois ou les pains de savon, cahin-caha, bredi-breda,
et à la garde de Dieu, comme disaient alors les lettres de voiture!

Et quand nous traversions un village, messieurs, des tas de polissons
se pendaient au barreau de la queue de la charrette et s’y faisaient
traînasser, pendant que criaient les autres: