"Derrière, derrière, charretier!"

De loin en loin, le long de la route, il y avait pour le dîner, pour
le souper ou le coucher une auberge célèbre avec sa belle hôtesse au
visage riant, avec sa grande cuisine et sa grande cheminée où la
broche tournait des porcs entiers sut les landiers, avec sa porte
large ouverte, avec ses écuries vastes comme des églises, où deux
rangées de crèches allaient se prolongeant et où sur la muraille
était collée l’image coloriée de saint Eloi. Ces cabarets
s’appelaient: la Graille (en français la Corneille), Saint-Martin,
le Lion- d’Or, le Cheval-Blanc, la Mule-Noire, le Chapeau-Rouge, la
Belle-Hôtesse, le Grand-Logis, que sais-je, moi? et il se parlait
d’eux à cent lieues à l’entour.

De loin en loin, le long de la route, il y avait des bourreliers qui
mettaient en montre un collier neuf, des charrons qui au besoin
pouvaient réparer les roues, des forgerons mâchurés qui pour enseigne
avaient un fer à cheval, de petits boutiquiers qui, derrière leurs
vitres, exposaient des paquets de cordelette à fouet ainsi que des
chapeaux de pipe; et de petites buvettes qui avaient devant leur
porte un treillage blanchi par la poussière du chemin -- où venaient
les charretiers siroter pour un sou leur goutte d’eau-de-vie.

Tanguant du dos, réglant leur pas sur le cahot des attelages, et
saluant du fouet tout ce monde connu, les fameux charretiers
marchaient arrogamment, une main à la rêne et de l’autre le fouet,
avec la blouse bleue, la culotte de velours, le bonnet multicolore,
la limousine au vent, aux jambes les houseaux, tantôt criant: "Hue!"
tantôt criant: "Dia!"
tantôt criant: "Hurhau!" Et quand la route était luisante et que le
voyage allait bien et que les roues claquaient aux boîtes des moyeux,
ils chantaient, au pas des bêtes et au tintement des grelots, la
chanson des rouliers :

Un roulier qui est bien monté
Doit avoir des roues
De six pouces, à la Marlborough:
Ça, c’est à la mode!
Un essieu de dix empans
Et un petit bidet blanc
Pour le gouvernage
De son équipage.

Comment ne pas chanter? La voiture se payait bien: d’Arles à Lyon,
sept livres par quintal... Franc d'accident, un charretier avec sa
couple pouvait gagner sans peine son louis d’or par jour.

Aussi on portait beau sur les routes de France! Nos rouliers étaient
glorieux. Oh! les chevaux superbes! Quels mulets! Les gaillardes
bêtes! Les limoniers, les brancardiers, les cordiers, les chefs de
file, tout cela était garni, harnaché à faire plaisir. Les muselières
avaient des franges, les licous avaient des clochettes, les bridons
avaient des houppes de toutes les couleurs. Les colliers redressaient
leurs chaperons cornus; les attelles des colliers, comme de grandes
pennes, tenaient en l’air la longe dans des anneaux de verre bleu; la
laine des housses moutonnait sur le dos de leurs bêtes; les
couvertures brodées avaient des émouchettes; les surdos, les
ventrières, les croupières, les harnais, tout était contrepointé,
ajusté de main de maître...

Comment n’auraient-ils pas chanté?

En arrivant à Lyon,
Ils nous cherchent noise
Et nous font passer dessus
Le pont à bascule:
Tout cela, ce sont des gens
Qui ne demandent qu'argent
Pour faire des dentelles
A leur demoiselles.

De Marseille à Lyon, les charretiers marchaient à la gauche de leurs
bêtes, ou, pour parler comme eux, à dia et de la main, parce qu’en
ce temps-là la longe de la rêne se tenait du côté gauche. Ils
nommaient hors la main l’autre côté de l’attelage.