Mais en entrant au Grand Village, vive Dieu! c’est là qu’ils
s’appliquaient à faire claquer le fouet: c’était un éclat répété, un
vacarme, un cliquetis qui ressemblait à la foudre.
-- Allons, disaient les Parisiens, en bouchant des deux mains leurs
oreilles qui cornaient, les Provençaux arrivent! et marche, tron de
l’air! crains-tu que la terre te manque?
Il faut dire qu’en ce temps, pour faire péter le fouet, les rouliers
de Provence étaient les sans-pareils. Mangechair de Tarascon, dans
l’affaire d’une lieue, en faisant les coups quadruples, avait
consommé quatre livres de mèche. Maître Imbert de Beaucaire, rien que
d’un coup de fouet, mouchait une chandelle sans l’éteindre! Le
Puceron de Château-Renard débouchait une bouteille sans la jeter à
terre; enfin le gros Charlon de la
Pierre-Plantade, d’un coup de mèche de son fouet, vous déferrait,
dit-on, un mulet des quatre pieds.
Bref, lorsque les rouliers avaient déchargé leurs voitures, serré le
payement dans le ceinturon de cuir, rechargé pour Marseille et fait
une tournée dans le Palais-Royal, ils entonnaient joyeux ce dernier
couplet:
Tiens, garçon, voilà pour toi,
Va mettre en cheville...
Mais l’hôtesse a répondu:
Moi qui suis jolie,
Moi qui te fais tant de bien,
Tu ne me donnes donc rien?
Par une caresse
Calme ma tendresse.
Ayant mis les colliers, ils attelaient alors, et dans vingt jours,
vingt-deux, vingt-quatre, au bruit régulier des grelots, ils
retournaient dans la Provence, pour venir triompher, le jour de la
Saint-Éloi, à la Charrette de Verdure: ... Et alors au cabaret, en
vouliez-vous des récits, avec des hâbleries et des mensonges gros
comme le mont Ventoux! L’un, en voyageant de nuit, avait vu le falot
du feu Saint-Elme, et le follet fantastique s’était assis sur sa
charrette, peut-être deux heures de chemin. Un autre, sur la route,
avait trouvé une valise, qui pesait! Il devait y avoir dedans, pour
le moins, cent mille francs... Mais un cavalier masqué était venu à
bride abattue et l’avait réclamée au moment où notre homme la
ramassait pour l’emporter. Un autre avait été arrêté à main armée;
heureusement pour lui qu’il avait lié ses louis dans le boudin de son
catogan, qui était de mode à cette époque, -- et les voleurs à
grandes barbes, avec stylets et pistolets doubles, eurent beau
visiter et fouiller le caisson, ils n’y trouvèrent que le fiasque
(bouteille clissée).
Un autre avait couché au pays des Polacres, qui en naissant ne sont
pas chrétiens. Un autre avait passé au pays des Pelles de Bois. Il y
en a qui croient, racontait-il, que les pelles de bois se font comme
les sabots ou comme les cuillers, en taillant un morceau de bois.
Mais c’est là une erreur. Les pelles de bois, qui servent pour remuer
le blé, viennent sur des arbres toutes faites, comme ici les amandes
et les caroubes. Quand nous y passâmes, messieurs, la récolte était
rentrée et nous ne pûmes pas les voir. Mais nous nous laissâmes dire
par des gens du pays que, lorsqu’elles sont sur les arbres, qu’elles
vont être mûres et que le mistral souffle, elles font un tintamarre
tel que celui des crécelles à l’office des Ténèbres.
Un autre affirmait avoir vu, à Paris, une princesse, une belle
princesse qui avait un groin de porc; ses parents la promenaient
d’une grande ville à l’autre et la faisaient voir, la pauvre, dans la
lanterne magique et offraient des millions à celui qui l’épouserait.
-- Sacré coquin de Goï! disait le vieux Brayasse, tout cela est
beaucoup et tout cela n’est rien. Ce qui m’a le plus surpris, le plus
épaté à Paris, je m’en vais vous le dire. Ici dans nos endroits, si
quelqu’un parle français, c’est gens qui ont étudié, des bourgeois,
des avocats, des commissaires de police, qui ont passé peut-être dix
ans et plus dans les écoles... Mais là-haut, saprelotte! tous savent
le français. Vous voyez des moutards qui n’ont pas encore sept ans,
des mioches pas plus haut que ça, avec la mèche au nez, et qui
parlent français comme de grandes personnes. Je ne sais comment
diable ils font.
Le brave Lamouroux, au trantran des charrettes, nous en aurait conté
encore. Seulement nous venions d’arriver au pont de Fourques, et au
soleil levant s’épandaient devant nous, dans le delta des deux
Rhônes, les immenses plaines basses de la lisière de Camargue.