Mais ce qui nous charma plus encore que le soleil (nous avions
vingt-cinq ans), ce fut la jeune fille qui, comme je l’ai dit, était
derrière nous accroupie avec sa mère et qui, toute riante et se
débarrassant du capuce de sa mante, apparut au grand jour comme une
reine de Jouvence. Un ruban zinzolin entourait gentiment sa chevelure
cendrée qui regorgeait de la coiffe: un regard de sibylle quelque peu
égaré, le teint délicat et clair, la bouche arquée, ouverte au rire,
elle semblait une tulipe qui, le matin, sort de l’aiguail. Nous la
saluâmes, ravis. Mais elle, Alarde, sans faire attention à nous:

-- Mère, dit-elle, sommes-nous loin encore des Grandes Saintes?

-- Ma fille, nous en sommes, peut-être bien, à neuf ou dix lieues.

-- Y sera-t-il mon cadet? y sera t-il?

-- Chut ! mignonne.

Et avec un bâillement qui montra toutes ses dents, ses blanches dents
de lait, la jouvencelle dit:

-- Le temps me dure! j’ai une faim à n’y plus tenir... Dis, si nous
déjeunions?

Et elle déploya aussitôt sur ses genoux un essuie-main de toile
écrue; sa mère, d’un cabas sortit du pain, des figues, une orange,
des dattes, un peu de cervelas et sans cérémonie se mirent à manger.

-- Bon appétit leur dîmes-nous.

-- Messieurs, à votre service, nous fit la gentille Alarde en
plantant ses quenottes dans un grignon de pain.