Au meilleur de mon rêve, Mathieu qui s’éreintait sous sa grosse
maman, me dit: "Changeons un peu! je n’en puis plus, mon cher!" Et,
au pied d’une agachole (c’est le nom qu’en Camargue on donne aux
tamaris laissés en baliveaux) ayant fait pose tous les deux, Mathieu
reprit la fille et moi hélas! la mère. Et c’est ainsi qu’on pataugea
avec de l’eau jusqu a mi-jambes, durant plus d’une lieue, sans
éprouver trop de fatigue, et tour à tour nous délassant de la façon
que je vous dis, avec la rêverie d’une intrigue idéale.
A la longue pourtant, nous parvînmes en vue du château d’Avignon: la
grosse pluie cessa, le temps se mit au clair, le chemin se ressuya;
on remonta sur les charrettes et, par là, vers les quatre heures,
nous vîmes tout à coup s’élever, dans l’azur de la mer et du ciel,
avec les trois baies de son clocher roman, ses merlons roux, ses
contreforts, l’église des Saintes-Maries.
Il n’y eut qu’un cri: "O grandes Saintes!" car ce sanctuaire perdu,
là-bas au fond du Vacarés, dans les sables du littoral, est, comme on
dirait, la Mecque de tout le golfe du Lion. Et ce qui frappe là, par
sa grandeur harmonieuse, par sa voûte incommensurable, c’est cette
ample surface de terre et de mer où l’oeil, mieux que partout
ailleurs, peut embrasser le cercle de l’horizon terrestre, l’orbis
terrarum des anciens.
Et Lamouroux nous dit:
-- Nous arriverons à temps pour descendre les châsses, car,
messieurs, vous le savez, c’est nous, les Beaucairois, qui avons,
avant tous, le droit de tourner le treuil pour la descente des
Saintes.
Ce propos se rapporte à l’usage que voici:
Les reliques vénérées de Marie Jacobé, de Marie Salomé, et de Sara
leur servante sont renfermées, sous la voûte du choeur et de
l’abside, dans une chapelle haute, d’où, par un orifice qui donne
dans l’église, la veille de la fête et au moyen
d’un câble, on les descend lentement sur la foule enthousiaste.
Dès qu’on eut dételé, au milieu des dunes couvertes d'arroches et de
tamaris, qui entourent le bourg, nous courûmes à l’église.
"Éclaire-les, ces Saintes chéries!" criaient des Montpelliéraines qui
vendaient, devant la porte, des cierges, des bougies, des images et
des médailles.
L’église était bondée de gens du Languedoc, de femmes du pays
d’Arles, d’infirmes, de bohémiennes, tous les uns sur les autres. Ce
sont d’ailleurs les bohémiens qui font brûler les plus gros cierges,
mais exclusivement à l’autel de Sara, qui, d’après leur croyance,
était de leur nation. C’est même aux Saintes-Maries que ces nomades
tiennent leurs assemblées annuelles, y faisant de loin en loin
l’élection de leur reine.