Pour entrer ce fut difficile. Des commères de Nîmes embéguinées de
noir, qui traînaient avec elles leurs coussins (le coutil pour
coucher dans l’église, se disputaient les chaises :

"Je l’avais avant vous! -- Moi je l’avais louée!" Un prêtre faisait
baiser de bouche en bouche le Saint Bras; aux malades on donnait
des verres d’eau saumâtre, de l’eau du puits des Saintes qui est au
milieu de la nef et qui, à ce qu’on dit, ce jour-là devient douce.
Certains, pour s’en servir en guise de remède, raclaient avec leurs
ongles la poussière d’un marbre antique, sculpture encastrée dans le
mur, qui fut "l’oreiller des Saintes". Une odeur, une touffeur de
cierges brûlants, d’encens, d’échauffé, de faguenas, vous suffoquait.
Et chaque groupe, à pleine voix et pêle-mêle, y chantait son
cantique.

Mais en l’air, quand apparurent les deux châsses en forme d’arches,
aïe! quels cris "Grandes Saintes Maries!" Et à mesure que la corde se
déroulait dans l’espace, les cris aigus, les spasmes s’exaspéraient
de plus belle. Les fronts, les bras levés, la foule pantelante
attendait un miracle... Oh! du fond de l’église, soudain s’est
élancée, comme si elle avait des ailes, une superbe jeune fille,
blonde, déchevelée; et frôlant de ses pieds les têtes de la foule,
elle vole, comme un spectre, au travers de la nef, vers les châsses
flottantes et crie: "O Grandes Saintes! Rendez-moi, par pitié,
l’amour de mon cadet! "

Tous se levèrent. "C’est Alarde " criaient les Beaucairois. "C’est
sainte Madeleine qui vient visiter ses soeurs!" disaient d’autres
effarés... Et en somme nous pleurions tous.

Pour finir, le lendemain, il y eut la procession sur le sable de la
plage, au mugissement, au souffle des ondes blanchissantes qui s’y
éclaboussaient. Au loin, sur la haute mer louvoyaient deux ou trois
navires qui avaient l’air en panne et les gens se montraient une
traînée resplendissante que le remous des vagues prolongeait sur la
mer: "C’est ce chemin, disait-on, que les Saintes Maries, dans leur
nacelle, tinrent pour aborder en Provence après la mort de
Notre-Seigneur". Sur le rivage vaste, au milieu de ces visions
qu’illuminait un soleil clair, il nous semblait vraiment que nous
étions en paradis.

Alarde, la belle fille, un peu pâlie depuis la veille, portait sur
les épaules, avec d’autres Beaucairoises, la "Nacelle des Saintes" et
tous disaient: "Hélas ! c’est une pauvre folle que son cadet a
délaissée."

Mais comme nous voulions aller voir Aigues-Mortes et qu’était de
partance un omnibus qui y passait, aussitôt que les Saintes eurent
(vers les quatre heures) remonté dans leur chapelle, nous nous
embarquâmes de suite avec un troupeau de commères de Montpellier ou
de Lunel, revendeuses et tripières à coiffes bouillonnées, qui, dès
qu’ou fut en route, se mirent à chanter derechef à plein gosier:

Courons aux Saintes Maries
Pour leur donner notre foi;
Que nos coeurs se multiplient
Pour Jésus et pour sa croix!

et cet autre cantique si répété pendant la fête:

Désarmez le Christ, désarmez le Christ
Par vos prières
Désarmez le Christ, désarmez le Christ
Et soyez au ciel nos bonnes mères!