-- Mais par hasard, demandâmes-nous, cet omnibus serait...

-- Le carrosse, messieurs, des pompes funèbres de Montpellier.

-- Sacré coquin de sort!

Affolés, d’un coup de pied nous ouvrîmes la portière, nous sautâmes
sur la route, nous payâmes le conducteur et, ayant secoué nos hardes
au grand air, à pied et à notre aise nous gagnâmes Aigues-Mortes.

Une vraie ville forte de Syrie ou d’Égypte, cette silencieuse cité
des Ventres-Bleus (comme les gens d’Aigues—Mortes sont dénommés
quelquefois, par allusion aux fièvres endémiques du pays), avec son
quadrilatère de remparts formidables calcinés au soleil, qu’on dirait
de tantôt abandonné par saint Louis, avec sa tour de Constance, où,
sous Louis XIV, après les dragonnades, furent emprisonnées quarante
protestantes qui y restèrent oubliées dans une horrible détention,
jusqu’à la fin du règne, durant peut-être quarante ans.

(1) Titre d’un recueil de cantiques fort populaires autrefois, oeuvre
d'un prêtre de Provence.

Un jour, longtemps après, avec deux belles dames du monde protestant
de Nîmes, nous retournions visiter la grosse tour d'Aigues-Mortes, et
en lisant les noms des malheureuses prisonnières, gravés par
elles-mêmes dans les pierres du donjon: "Poète, nous dirent-elles,
suffocantes d’émotion, ne vous étonnez pas de nous voir pleurer
ainsi: pour nous autres huguenotes, ces pauvres femmes, martyres de
leur foi, sont nos Saintes Maries! "

CHAPITRE XV

JEAN ROUSSIÈRE

L’adroit laboureur. -- Le char de verdure. -- La légende de saint
Éloi -- L’air de Magali. -- La mort de mon père. -- Les
funérailles, -- Le deuil. -- Le partage.