-- Comme de notre temps les écoles étaient rares, c'est un pauvre,
nous disait-il, qui, passant par les fermes une fois par semaine,
m'avait appris ma croix de par Dieu.
Et le dimanche, après les vêpres, selon l'us et coutume des anciens
pères de famille, il écrivait ses affaires, ses comptes et dépenses,
avec ses réflexions, sur un grand mémorial dénommé Cartabèou.
Lui, quelque temps qu'il fît, était toujours content, et si, parfois,
il entendait les gens se plaindre, soit des vents tempétueux, soit
des pluies torrentielles:
-- Bonnes gens! leur disait-il. Celui qui est là-haut sait fort bien
ce qu'il fait, comme aussi ce qu'il nous faut... Eh! s'il ne
soufflait jamais de ces grands vents qui dégourdissent la Provence,
qui dissiperait les brouillards et les vapeurs de nos marais? Et si,
pareillement, nous n'avions jamais de grosses pluies, qui
alimenteraient les puits, les fontaines, les rivières? Il faut de
tout, mes enfants.
Bien que, le long du chemin, il ramassât une bûchette pour l'apporter
au foyer; bien qu'il se contentât, pour son humble ordinaire, de
légumes et de pain bis; bien que, dans l'abondance, il fût sobre
toujours et mît de l'eau dans son vin, toujours sa table était
ouverte, et sa main et sa bourse, pour tout pauvre venant. Puis, si
l'on parlait de quelqu'un, il demandait, d'abord, s'il était bon
travailleur; et, si l'on répondait oui:
-- Alors, c'est un brave homme, disait-il, je suis son ami.
Fidèle aux anciens usages, pour mon père, la grande fête, c'était la
veillée de Noël. Ce jour-la, les laboureurs dételaient de bonne
heure; ma mère leur donnait à chacun, dans une serviette, une belle
galette à l'huile, une rouelle de nougat, une jointée de figues
sèches, un fromage du troupeau, une salade de céleri et une bouteille
de vin cuit. Et qui de-ci, et qui de-là, les serviteurs s'en
allaient, pour "poser la bûche au feu", dans leur pays et dans leur
maison. Au Mas ne demeuraient que les quelques pauvres hères qui
n'avaient pas de famille; et, parfois des parents, quelque vieux
garçon, par exemple, arrivaient à la nuit, en disant:
-- Bonnes fêtes! Nous venons poser, cousins, la bûche au feu, avec
vous autres.
Tous ensemble, nous allions joyeusement chercher la "bûche de Noël",
qui -- c'était de tradition -- devait être un arbre fruitier. Nous
l'apportions dans le Mas, tous à la file, le plus âgé la tenant d'un
bout, moi, le dernier-né, de l'autre; trois fois, nous lui faisions
faire le tour de la cuisine; puis, arrivés devant la dalle du foyer,
mon père, solennellement, répandait sur la bûche un verre de vin
cuit, en disant:
Allégresse! Allégresse,
Mes beaux enfants, que Dieu nous comble d'allégresse!
Avec Noël, tout bien vient:
Dieu nous fasse la grâce de voir l'année prochaine.
Et, sinon plus nombreux, puissions-nous n'y pas être moins.