Quand, pour dîner ou pour souper, les hommes, l'un après l'autre,
entraient dans le Mas, et venaient s'asseoir, chacun selon son rang,
autour de la grande table, avec mon seigneur père qui tenait le haut
bout, celui-ci, gravement, leur faisait des questions et des
observations, sur le troupeau et sur le temps et sur le travail du
jour, s'il était avantageux, si la terre était dure ou molle ou en
état. Puis, le repas fini, le premier charretier fermait la lame de
son couteau et, sur le coup, tous se levaient.

Tous ces gens de campagne, mon père les dominait par la taille, par
le sens, comme aussi par la noblesse. C'était un beau et grand
vieillard, digne dans son langage, ferme dans son commandement,
bienveillant au pauvre monde, rude pour lui seul.

Engagé volontaire pour défendre la France, pendant la Révolution, il
se plaisait, le soir, à raconter ses vieilles guerres. Au fort de la
Terreur, il avait été requis pour porter du blé à Paris, ou régnait
la famine. C'était dans l'intervalle où l'on avait tué le roi. La
France, épouvantée, était dans la consternation. En retournant, un
jour d'hiver, à travers la Bourgogne, avec une pluie froide qui lui
battait le visage, et de la fange sur les routes jusqu'au moyeu des
roues, il rencontra, nous disait-il, un charretier de son pays. Les
deux compatriotes se tendirent la main, et mon père, prenant la
parole:

-- Tiens, où vas-tu, voisin, par ce temps diabolique?

-- Citoyen, répliqua l'autre, je vais à Paris porter les saints et
les cloches.

Mon père devint pâle, les larmes lui jaillirent et, ôtant son chapeau
devant les saints de son pays et les cloches de son église, qu'il
rencontrait ainsi sur une route de Bourgogne:

-- Ah! maudit, lui fit-il, crois-tu qu'à ton retour, on te nomme,
pour cela, représentant du peuple?

L'iconoclaste courba la tête de honte et, avec un blasphème, il fit
tirer ses bêtes.

Mon père, dois-je dire, avait un foi profonde. Le soir, en été comme
en hiver, agenouillé sur sa chaise, la tête découverte, les mains
croisées sur le front, avec sa cadenette, serrée d'un ruban de fil,
qui lui pendait sur la nuque, il faisait, à voix haute, la prière
pour tous; et puis, lorsqu'en automne, les veillées s'allongeaient,
il lisait l'Évangile à ses enfants et domestiques.

Mon père, dans sa vie, n'avait lu que trois livres: le Nouveau
Testament, l'Imitation et Don Quichotte (lequel lui rappelait sa
campagne d'Espagne et le distrayait, quand venait la pluie).