-- Viens, petit, boire à même dans le piau.

Le piau est l'ustensile, de poterie ou de bois, dans lequel on
trait le lait... Ah! quand je voyais le trayeur, suant, les bras
troussés, sortir de la bergerie en portant à la main le vase à traire
écumant, plein de lait jusqu'aux bords, j'accourais, affriolé, pour
le humer tout chaud. Mais, sitôt qu'à genoux je m'abreuvais à la
"seille", paf! de sa grosse main, Rouquet m'y faisait plonger la tête
jusqu'au cou; et, barbotant, aveugle, les cheveux et le museau
ruisselants, ébouriffés, je courais, comme un jeune chien, me vautrer
dans l'herbe et m'y essuyer, en jurant, à part moi, qu'on ne m'y
attraperait plus... jusqu'à nouvelle attrape.

Après, c'était un faucheur qui me disait:

-- Petiot, j'ai trouvé un nid, un nid de frappe-talon; veux-tu me
faire la courte échelle? Je garderai la mère et tu auras les
passereaux.

Oh! coquin. Je partais, fou de joie, dans l'andain.

-- Le vois-tu, me faisait l'homme, ce creux, en haut de ce gros
saule; c'est là qu'est le nid... Allons, courbe-toi.

Et je m'inclinais, la tête contre l'arbre, et alors, faisant mine de
grimper sur mon dos, le farceur me battait l'échine du talon.

C'est ainsi que commença, au milieu des gouailleries de nos
travailleurs des champs (et je n'an ai point regret), mon éducation
d'enfance.

Comme il était gai, ce milieu de labeurs rustiques! Chaque saison
renouvelait la série des travaux. Les labours, les semailles, la
tonte, la fauche, les vers à soie, les moissons, le dépiquage, les
vendanges et la cueillette des olives, déployaient à ma vue les actes
majestueux de la vie agricole, éternellement dure, mais éternellement
indépendante et calme.

Tout un peuple de serviteurs, d'hommes loués au mois ou à la journée,
de sarcleuses, de faneuses, allait, venait dans les terres du Mas,
qui avec l'aiguillon, qui avec le râteau ou bien la fourche sur
l'épaule, et travaillant toujours avec des gestes nobles, comme dans
les peintures de Léopold Robert.