-- Oui, c'est moi, répondis-je, à vous servir, monsieur!
-- Certainement, j'espère que vous pourrez me servir. Le ministre,
celui de l'Instruction publique, M. Fortoul, de Digne, m'a donné la
mission de venir ramasser les chants populaires de Provence, comme
le Mousse de Marseille, la Belle de Margoton, les Noces du
Papillon, et, si vous en saviez quelqu'un, je suis ici pour les
recueillir.
Et, en causant à ce propos, je lui chantai ma foi, l'aubade de
Magali, toute fraîche arrangée pour le poème de Mireille.
Mon Adolphe Dumas, enlevé,épaté, s'écria:
-- Mais où donc avez-vous pêché cette perle?
-- Elle fait partie, lui dis-je, d'un roman provençal (ou, plutôt,
d'un poème provençal en douze chants) que je suis en train d'affiner.
-- Oh! ces bons Provençaux! Vous voilà bien toujours les mêmes,
obstinés à garder votre langue en haillons, comme les ânes qui
s'entêtent à longer le bord des routes pour y brouter quelque
chardon... C'est en français, mon cher ami, c'est dans la langue de
Paris que nous devons aujourd'hui, si nous voulons être entendus,
chanter notre Provence. Tenez! écoutez ceci:
J'ai revu sur son roc, vieille, nue, appauvrie,
La maison des parents, la première patrie,
L'ombre du vieux mûrier, le banc de pierre étroit.
Le nid que l'hirondelle avait au bord du toit,
Et la treille, à présent sur les murs égarée,
Qui regrette son maître et retombe éplorée;
Et, dans l'herbe et l'oubli qui poussent sur le seuil,
J'ai fait pieusement agenouiller l'orgueil,
J'ai rouvert la fenêtre où me vint la lumière,
Et j'ai rempli de chants la couche de ma mère.
Mais allons, dites-moi, puisque poème il y a, dites-moi quelque chose
de votre poème provençal.
Et je lui lus alors un morceau de Mireille, je ne me souviens plus
lequel.