Derrière le cercueil, porté à bras avec des serviettes, et le
couvercle enlevé pour qu'une dernière fois les gens vissent le
défunt, les mains croisées, dans son blanc suaire, -- Jean Roussière
portait le cierge mortuaire qui avait veillé son maître.

Et moi, pendant que les glas sonnaient dans le lointain, j'allai
verser mes larmes, tout seul, au milieu des champs, car l'arbre de la
maison était tombé. Le Mas du Juge, le Mas de mon enfance, comme s'il
eût perdu son ombre haute, maintenant, à mes yeux était désolé et
vaste. L'ancien de la famille, maître François mon père, avait été le
dernier des patriarches de Provence, conservateur fidèle des
traditions et des coutumes, et le dernier, du moins pour moi, de
cette génération austère, religieuse, humble, disciplinée, qui avait
patiemment traversé les misères et les affres de la Révolution et
fourni à la France les désintéressés de ses grands holocaustes et les
infatigables de ses grandes armées.

Une semaine après, au retour du service, le partage se fit. Les
denrées et les feurres, bêtes de trait, brebis, oiseaux de
basse-cour, tout cela fut loti. Le mobilier, nos chers vieux meubles,
les grands lits à quenouilles, le pétrin à ferrures, le coffre du
blutoir, les armoires cirées, la huche au pain sculptée, la table, le
verrier, que, depuis ma naissance, j'avais vus à demeure autour de
ces murailles; les douzaines d'assiettes, la faïence fleurie, qui
n'avait jamais quitté les étagères du dressoir; les draps de chanvre,
que ma mère de sa main avait filés; l'équipage agricole, les
charrettes, les charrues, les harnais, les outils, ustensiles et
objets divers, de toute sorte et de tout genre: tout cela déplacé,
transporté au dehors dans l'aire de la ferme, il fallut le voir
diviser, en trois parts, à dire d'expert.

Les domestiques, les serviteurs à l'année ou au mois, l'un après
l'autre, s'en allèrent. Et au Mas paternel, qui n'était pas dans mon
lot, il fallut dire adieu. Une après-midi, avec ma mère, avec le
chien, -- et Jean Roussière, qui sur le camion, charriait notre part,
-- nous vînmes, le coeur gros, habiter désormais la maison de
Maillane qui, en partage, m'était échue. Et maintenant, ami lecteur,
tu peux comprendre la nostalgie de ce vers de Mireille:

Comme au Mas, comme au temps de mon père, hélas! hélas!

CHAPITRE XVI

MIREILLE

Adolphe Dumas à Maillane. -- Sa soeur Laure. -- Mon premier voyage à
Paris. Lecture de Mireille en manuscrit. -- La lettre de Dumas à la
Gazette de France. -- Ma présentation à Lamartine. -- Le
quarantaine "Entretien de littérature". -- Ma mère et l'étoile.

L'année suivante (1856) lors de la Sainte-Agathe, fête votive de
Maillane, je reçus la visite d'un poète de Paris que le hasard (ou,
plutôt, la bonne étoile des félibres) amena, à son heure, dans la
maison de ma mère. C'était Adolphe Dumas: une belle figure d'homme de
cinquante ans, d'une pâleur ascétique, cheveux longs et
blanchissants, moustache brune avec barbiche, des yeux noirs pleins
de flamme et, pour accompagner une voix retentissante, la main
toujours en l'air dans un geste superbe. D'une taille élevée, mais
boiteux et traînant une jambe percluse, lorsqu'il marchait, on aurait
dit un cyprès de Provence agité par le vent.

-- C'est donc vous, monsieur Mistral, qui faites des vers provençaux?
me dit-il tout d'abord et d'un ton goguenard, en me tendant la main.