Oh! vers les plaines de froment
Laissez-moi me perdre pensif,
Dans les grands blés pleins de ponceaux
Où, petit gars, je me perdais!
Quelqu'un me cherche, de touffe en touffe,
En récitant son angélus;
Et, chantantes, les alouettes,
Moi, je les suis dans le soleil...
Ah! pauvre mère, beau coeur aimant,
Je ne t'entendrai plus, criant mon nom!

(Iles d'Or).

Qui me rendra le délice, le bonheur idéal de mon âme ignorante,
quand, telle qu'une fleur, elle s'ouvrait toute neuve, aux chansons,
aux sornettes, aux complaintes, aux fabliaux, que ma mère en filant,
cependant que j'étais blotti sur ses genoux, me disait, me chantait,
en douce langue de Provence: le Pater des Calendes, Marie-Madeleine
la Pauvre Pécheresse, le Mousse de Marseille, la Porcheronne, le
Mauvais Riche, et tant d'autres récits, légendes et croyances de
notre race provençale, qui bercèrent mon jeune âge d'un balancement
de rêves et de poésie émue! Après le lait que m'avait donné son
sein, elle me nourrissait, la sainte femme, ainsi avec le miel des
traditions et du bon Dieu.

Aujourd'hui, avec l'étroitesse du système brutal qui ne veut plus
tenir compte des ailes de l'enfance, des instincts angéliques de
l'imagination naissante, de son besoin de merveilleux, -- qui fait
les saints et les héros, les poètes et les artistes, -- aujourd'hui,
dès que l'enfant naît, avec la science nue et crue on lui dessèche
coeur et âme... Eh! pauvres lunatiques! avec l'âge et l'école,
surtout l'école de la vie vécue, on ne l'apprend que trop tôt, la
réalité mesquine et la désillusion analytique, scientifique, de tout
ce qui nous enchanta.

Si, à vingt ou trente ans, lorsque l'amour nous prend pour une belle
fille rayonnante de jeunesse, quelque fâcheux anatomiste venait nous
tenir ce propos:

-- Veux-tu savoir le vrai de cette créature qui a tant d'attrait pour
toi? Si la chair lui tombait, tu verrais un squelette!

Ne croyez-vous pas qu'à l'instant nous l'enverrions faire paître?

Eh! Dieu! s'il fallait toujours creuser le puits de vérité autant
vaudrait, ma foi, retourner au moyen âge qui, partant du contraire de
la science moderne, en était arrivé au même résultat, en représentant
la vie par la Danse macabre.

Bref, pour donner idée des imaginations, hantises, peurs et spectres
qu'autour de mon enfance j'avais vu lutiner, j'ai mis en scène
quelque part une croyante de ce temps, que j'ai connue, la vieille
Renaude, et m'est avis qu'à ce sujet ce morceau-là viendra à point.

La vieille Renaude est au soleil, assise sur un billot, devant sa
maisonnette. Elle est flétrie, ratatinée et ridée, la pauvre femme,
comme une figure pendante. Chassant de temps en temps les mouches qui
se posent sur son nez, elle boit le soleil, s'assoupit et puis
sommeille.

-- Eh bien! tante Renaude, par là, au bon soleil, vous faites un
petit somme?