"-- Jésus! Marie! grand saint Joseph! je crois qu’il’ y a encore une
place!

"Mais, à ces mots, l’animal disparut et nos douze bambocheurs se
retrouvèrent penauds, tous debout sur leurs jambes... Heureusement,
heureusement pour eux! car, si le beau dernier n’avait pas crié :
"Jésus! Marie! grand saint Joseph!" la malebête, assurément, les
emportait tous au diable.

"Savez-vous de quoi l’on parlait encore? D’une espèce de gens qui
allaient, à minuit, faire le branle dans les landes, puis buvaient
tour à tour à la Tasse d’Argent. On les appelait: sorciers ou
mascs, et il y en avait alors quelques-uns dans chaque pays. J’en
ai même connu plusieurs, —- que je ne nommerai pas, à cause de leurs
enfants. Bref, à ce qu’il paraît, c’étaient de mauvaises gens, car,
une fois, mon grand-père, qui était pâtre là-bas au Grès, en passant
dans la nuit, derrière le Mas des Prêtres, voulut regarder par la
barbacane, et que vit-il, mon Dieu! Il vit, dans la cuisine de ce
vieux Mas abandonné, des hommes qui jouaient à la paume avec des
enfants, de petits enfants tout nus qu’ils avaient pris dans le
berceau et que, des uns aux autres, ils se jetaient de mains en
mains! Cela fait frémir.

"Mais quoi! n’y avait-il pas aussi des chats sorciers?

Oui, il y avait des chats noirs qu’on appelait mutagots et qui
faisaient venir l’argent dans les maisons où ils restaient... Tu as
connu, n’est-ce pas? la vieille Tartavelle, qui laissa tant d’écus
lorsqu’elle trépassa? Eh bien! elle avait un chat noir, auquel, à
tous ses repas, elle jetait sous la table sa première bouchée.

"J’ai toujours ouï dire qu’un soir, à la veillée, mon pauvre oncle
Cadet, en allant se coucher, vit, dans le clair de lune, une espèce
de chat noir qui traversait la rue. Lui, sans penser à mal, lui lance
un coup de pierre... Mais le chat, se retournant, dit à notre oncle,
avec un mauvais regard :

"-— Tu as touché Robert!

"Quelles singulières choses! Aujourd’hui, tout cela a l’air de
songeries : personne n'en parle plus; et, pourtant, il fallait bien
qu’il y eût quelque chose, puisque tous en avaient peur.

"Et, ajoutait Renaude, il y en avait bien d’autres, de ces êtres
étranges, qui, depuis, ont disparu. Il y avait la Chauche-Vieille,
qui, la nuit, s’accroupissait 1à sur votre poitrine et vous ôtait le
souffle. Il y avait la Garamaude, y avait le Folleton, il y avait le
Loup-Garou, il y avait le Tire-Graisse, il y avait... Que sais-je,
moi?...

"Mais tiens,je l’oubliais : et l’Esprit Fantastique! Celui-là, on ne
peut pas dire qu’il n’ait pas existé : je l’ai entendu et vu. Il
hantait notre écurie. Feu mon père (devant Dieu soit-il!) une fois
sommeillait dans le grenier à foin. Tout à coup, il entend là-bas
ouvrir la porte. Il veut regarder d’une fente, une fente de la
fenêtre, et sais-tu ce qu’il voit? Il voit nos bêtes, le mulet, la
mule, l’âne, la jument et le petit poulain qui, fort bien couplés
ensemble, s’en allaient, sous la lune, boire à l’abreuvoir, tout
seuls. Mon père comprit vite, car il n’était pas neuf à pareille
hantise, que c’était le Fantastique qui les conduisait boire. Il se
recoucha et ne dit mot... Mais, le lendemain matin, il trouva
l’écurie ouverte à deux battants.