"A cette époque-là, on filait de l'étai, du chanvre. L'hiver, après
souper, nous partions avec nos quenouilles et nous nous réunissions
dans quelque grande bergerie. Nous entendions dehors le mistral qui
soufflait et les chiens aboyant au loup. Mais nous autres, bien au
chaud, nous nous accroupissions sur la litière des brebis; et,
pendant que les hommes étaient en train de traire ou de pâturer les
bêtes, et que les beaux agneaux agenouillés cognaient sur le pis de
leurs mères en remuant la queue, nous, les femmes, comme je vous le
dis, en tournant nos fuseaux nous écoutions ou disions des contes.
"Mais je ne sais comment ça va; on parlait, en ce temps, d'une foule
de choses dont, aujourd'hui, on ne parle plus, de choses que bien des
personnes (que nous avons pourtant connues), des personnes dignes de
foi, assuraient avoir vues.
"Tenez, ma tante Mïan, la femme du Chaisier, dont les petits-fils
habitent au Clos de Pain-Perdu, un jour qu'elle allait ramasser du
bois mort, rencontra une poule blanche, une belle geline qu'on aurait
dite apprivoisée. Ma tante se courba pour lui envoyer la main...
Mais la poule, lestement, s'esquiva devant elle et alla un peu plus
loin picorer dans le gazon. Mïan, avec précaution, s'approcha encore
de la poule, qui semblait se tapir pour se laisser attraper. Mais,
tout en lui disant: "Petite, tite, tite!", dès qu'elle croyait
l'avoir, paf! la poule sautait, et ma tante, de plus en plus ardente,
la suivait. Elle la suivit, elle la suivit, peut-être une heure de
chemin. Puis comme le soleil était déjà couché, Mïan, prenant peur,
retourna chez elle. Or, il paraît qu'elle fit bien, car, si elle
avait voulu suivre, malgré la nuit, cette geline blanche, qui sait,
Vierge Marie, où elle l'aurait conduite!
"On parlait aussi d'un cheval ou d'un mulet, d'autres disaient une
grosse truie, qui apparaissait, parfois, devant les libertins qui
sortaient du cabaret. Une nuit, en Avignon, une bande de vauriens,
qui venaient de faire la noce, aperçurent un cheval noir qui sortait
de l'égout de Cambaud.
"-- Oh! quel cheval superbe, fit l'un d'eux... Attendez, que je saute
dessus.
"Et le cheval se laissa monter.
"-- Tiens, il y a encore de la place, dit un autre; moi aussi, je
vais l'enfourcher.
"Et voilà qu’il l’enfourche aussi.
"-- Voyez donc, il y a encore de la place, dit un autre jouvenceau.
"Et celui-là grimpa aussi; et, à mesure qu’ils montaient, le cheval
noir s’allongeait, s’allongeait, s’allongeait, tellement que, ma foi,
douze de ces jeunes fous étaient à cheval déjà quand le treizième
s'écria :