Vers les huit ans, et pas plus tôt, —- avec mon sachet bleu pour y
porter mon livre, mon cahier et mon goûter, —- on m’envoya à
l’éco1e..., pas plus tôt, Dieu merci! Car, en ce qui a trait à mon
développement intime et naturel, à l’éducation et trempe de ma jeune
âme de poète, j’en ai plus appris, bien sûr, dans les sauts et
gambades de mon enfance populaire que dans le rabâchage de tous les
rudiments.

De notre temps, le rêve de tous les polissons qui allions à l’école
était de faire un plantié. Celui qui en avait fait un était regardé
par les autres comme un lascar, comme un loustic, comme un luron
fieffé!

Un plantié désigne, en Provence, l’escapade que fait l’enfant loin
de la maison paternelle, sans avertir ses parents et sans savoir où
il va. Les petits Provençaux font cette école buissonnière lorsque,
après quelque faute, quelque grave méfait, quelque désobéissance, ils
redoutent, pour leur rentrée au logis, quelque bonne rossée.

Donc, sitôt pressentir ce qui leur pend à l’oreille, mes péteux
plantent là l’école et père et mère; advienne que pourra, ils
partent à l’aventure et vive la liberté!

C’est chose délicieuse, incomparable, à cet âge, de se sentir maître
absolu, la bride sur le cou, d’aller partout où l’on veut et en avant
dans les garrigues! et en avant aux marécages! et en avant par la
montagne!

Seulement, puis vient la faim. Si c’est un plantié d’été, encore
c’est pain bénit. Il y a les carrés de fèves, les jardins avec leurs
pommes, leurs poires et leurs pêches, les arbres de cerises, qui vous
prennent par l’oeil, les figuiers qui vous offrent leurs figues bien
mûries, et les melons ventrus qui vous crient : "Mangez-moi" Et puis,
les belles vignes, les ceps aux grappes d’or, ha! il me semble les
voir !

Mais si c’est un plantié d’hiver, il faut alors s’industrier...
Parbleu, il est de petits drôles qui, passant par les fermes où ils
ne sont pas connus, demandent l’hospitalité. Puis, s’ils peuvent, les
fripons volent les oeufs aux poulaillers et même les nichets, qu’ils
boivent tout crus, avale!

Mais les plus fiers et les hautains, ceux qui ont délaissé l’école et
la famille, non tant par cagnardise que par soif d’indépendance ou
pour quelque injustice qui les a blessés au coeur, ceux-là fuient
l’homme et son habitation. Ils passent le jour, couchés dans les
blés, dans les fossés, dans les champs de mil, sous les ponts ou dans
les huttes. Ils passent la nuit aux meules de paille ou bien dans les
tas de foin. Vienne faim, ils mangent des mûres (celles des haies,
celles des chaumes), des prunelles, des amandes qu’on oublia sur
l’arbre ou des grappillons de lambruche. Ils mangent le fruit de
l’orme (qu’ils appellent du pain blanc), des oignons remontés, des
poires d’étranguillon, des faînes, et, s’il le faut, des glands. Tout
le jour n’est qu’un jeu, tous les sauts sont des cabrioles...
Qu’est-il besoin de camarades? Toutes les bêtes et bestioles là vous
tiennent compagnie; vous comprenez ce qu’elles font, ce qu’elles
disent, ce qu’elles pensent, et il semble qu’elles comprennent tout
ce que vous leur dites.

Prenez-vous une cigale? Vous regardez ses petits miroirs, vous la
froissez dans la main pour la faire chanter, et puis vous la lâchez
avec une paille dans l’anus.

Ou, couchés le long d’un talus, voilà une bête-à-Dieu qui vous grimpe
sur le doigt? Vous lui chantez aussitôt :