Une fois hors de l’étude, nous partions comme des perdreaux, à
travers les vallons et sur les mamelons.

Dans la chaleur luisante et limpide et splendide, au lointain, les
ortolans chantaient : tsi, tsi, bégu!

Et nous nous roulions dans les plantes de thym; nous allions
grappiller, soit les amandes oubliées, soit les raisins verts laissés
dans les vignes; sous les chardons-rolands, nous ramassions des
champignons; nous tendions des pièges aux petits oiseaux; nous
cherchions dans les ravins les pétrifications qu’on nomme, dans le
pays, pierres de saint Étienne; nous furetions aux grottes pour
dénicher la Chèvre
d’Or; nous faisions la glissade, nous escaladions, nous
dégringolions, si bien que nos parents ne pouvaient nous tenir de
vêtements ni de chaussures.

Nous étions déguenillés comme une troupe de bohémiens.

Et tous ces mamelons, ces gorges, ces ravins, avec leurs noms
superbes en langue provençale, -- noms sonores et parlants où le
peuple de Provence, en grand style lapidaire, a imprimé son génie, --
comme ils nous émerveillaient! Le Mourre-de-la-Mer, d’où l’on voyait
à l’horizon blanchir le littoral de la Méditerranée, au coucher du
soleil, nous allions, à la Saint-Jean, y allumer le feu de joie; la
Baume-de-l’Argent, où les faux monnayeurs avaient, jadis, battu
monnaie; la Roque-Pied-de-Boeuf, où nous voyions gravée une sole
bovine, comme si un taureau y eût empreint sa ruade; et la
Roque-d’Acier, qui domine le Rhône, avec les barques et radeaux qui
passaient à côté : monuments éternels du pays et de sa langue, tout
embaumés de thym, de romarin et de lavande, tout illuminés d’or et
d’azur. O arômes! ô clartés! ô délices! ô mirage! ô paix de la nature
douce! Quels espaces de bonheur, de rêve paradisiaque, vous avez
ouverts sur ma vie d’enfant!

L’hiver, ou lorsqu’il pleuvait, nous demeurions sous le cloître, nous
amusant à la marelle, à coupe-tête, au cheval fondu. Et dans l’église
du couvent, qui était, nous l’avons dit, complètement abandonnée,
nous jouions aux cachettes et nous nous clapissions dans des caveaux
béants, pleins de têtes de morts et d’ossements des anciens moines.

Un jour d’hiver, la brise bramait dans les longs couloirs; c’était le
soir, avant souper : tous blottis devant nos pupitres, M. Donnat, le
maître, nous gardait à l’étude, et l’on n’entendait que nos plumes
qui égratignaient le papier et, à travers les portes, le sifflement
du vent.

Tout à coup, à l’extérieur, nous entendons une voix sourde,
sépulcrale, qui criait : —

-- Donnat! Donnat! Donnat! rends-moi ma cloche!

Tous, épouvantés, nous regardâmes le maître, et, pâle comme un mort,
M. Donnat descendit lentement de sa chaire, fit signe aux plus grands
de l’accompagner dehors, et nous autres, les petits, nous sortîmes
tous après, en nous blottissant derrière.