Mais en dehors, à part ce corps de bâtisse, il y avait, au midi, une
chapelle à contreforts, dédiée à Notre-Dame-du-Remède, avec un porche
à la façade. De grosses touffes de lierre en recouvraient les murs
et, à l’intérieur, elle était toute revêtue de boiseries dorées qui
encadraient des tableaux, de Mignard, disait-on, où était représentée
la vie de la Vierge Marie. La reine Anne d’Autriche, mère de Louis
XIV, l’avait fait décorer ainsi, en reconnaissance d’un voeu qu’elle
avait, dans le temps, fait à la Sainte Vierge, pour devenir mère d’un
fils.
Cette chapelle, vrai bijou perdu dans la montagne, à la Révolution,
de braves gens l’avaient sauvée en empilant sous le porche un grand
tas de fagots qui en cachaient la porte. C’est là que, le matin, —-
et tous les matins de l’an, -- a cinq heures l’été, à six heures
l’hiver, on nous menait à la messe; c’est là qu’avec une foi, une foi
vraiment angélique, il me souvient que je priais et que nous priions
tous. C’est là que, le dimanche, nous chantions messe et vêpres, en
tenant à la main nos livres d’Heures et nos Vespéraux, et c'est là
que les campagnards, aux jours de grandes fêtes, admiraient la voix
du petit Frédéric : car j’avais, à cet âge, une jolie voix claire
comme une voix de jeune fille, et, à l’Élévation, lorsqu’on chantait
des motets, c’est moi qui faisais le solo; et je me souviens d’un où
je me distinguais, paraît-il, spécialement, et où se trouvaient ces
mots :
O mystère incompréhensible!
Grand Dieu, vous n’êtes pas aimé.
Devant la petite chapelle, et autour du couvent, étaient quelques
micocouliers, auxquels, pour y grimper, nous déchirions nos culottes
en allant, quand venait l’automne, cueillir les micocoules,
douceâtres et menues, qui pendaient en bouquets. Il y avait aussi un
puits, creusé et taillé dans le roc, qui, par un égout souterrain,
laissait écouler son eau dans un bassin en contrebas et, de là,
arrosait un jardin potager. Sous le jardin, à l’entrée du vallon, un
bouquet de peupliers blancs égayait un peu le désert.
Car c’était un vrai désert que ce plateau de Saint-Michel où l’on
nous avait mis en cage; et elle le disait bien; l’inscription qui
était sur la porte du couvent :
"Voilà qu’en fuyant, je me suis éloigné et arrêté dans la solitude,
parce que, dans la cité, j’ai vu l’injustice et la contradiction.
J’aurai ici mon repos pour toujours, car c’est le lieu que j ‘ai
choisi pour habiter. »
Le vieux couvent était bâti sur le plateau étroit d’un passage de
montagne qui devait, autrefois, avoir un mauvais renom, parce qu’il
est remarquable que, partout où se trouvent des chapelles consacrées
à l’archange Michel, ce sont des endroits solitaires qui avaient dû
impressionner.
Les mamelons d’alentour étaient couverts de thym, de romarin,
d’asphodèle, de buis, et de lavande. Quelques coins de vigne, qui
produisaient, du reste, un cru en renom : le vin de Frigolet;
quelques lopins d’oliviers plantés dans les bas-fonds; quelques
allées d’amandiers, tortus, noirauds et rabougris, dans la
pierraille; puis, aux fentes des rochers, quelques figuiers sauvages.
C’était là, clairsemée, toute la végétation de ce massif de collines.
Le reste n’était que friche et roche concassée, mais qui sentait si
bon ! L’odeur de la montagne, dès qu’il faisait du soleil, nous
rendait ivres.
Dans les collèges, d’ordinaire, les écoliers sont parqués dans de
grandes cours froides, entre quatre murs. Mais nous autres, pour
courir nous avions toute la Montagnette. Quand venait le jeudi, ou
même aux heures de la récréation, on nous lâchait tel qu’un troupeau
et en avant dans la montagne, jusqu’à ce que la cloche nous sonnât le
rappel.
Aussi, au bout de quelque temps, nous étions devenus sauvages, ma
foi, autant qu’une nichée de lapins de garrigue. Et il n’y avait pas
danger que l’ennui nous gagnât.