Un autre jour, il passait devant la maison d’un menuisier, et
admettons qu’il aperçût un enfant tout pâlot, qui jouait près de sa
mère, dans la rigole de l’évier.

-- Mais ce beau mignon, qu’a-t-il? demandait M. Donnat à la maman. Il
est bien blême? A-t-il les fièvres, ou mangerait-il de la cendres par
malice?

-- Eh non! répliquait la femme, c’est la passion du jeu qui le fait
se chêmer. Le jeu, monsieur, lui ôte le manger et le boire.

-- Eh bien! pourquoi ne pas le mettre, reprenait M. Donnat, dans mon
institution, à Saint-Michel-de-Frigolet? Rien que le bon air, dans
une quinzaine de jours, lui aura rendu ses couleurs... Et puis
l’enfant sera surveillé et fera ses études; et, ses études faites il
aura une place et n’aura jamais tant de peine comme en poussant le
rabot.

-- Ah! monsieur, quand on est pauvre!

-- Ne vous inquiétez pas de ça. Nous avons, par là-haut, je ne sais
combien de fenêtres et de portes à réparer... A votre mari, qui est
menuisier, je promets, moi, plus d’ouvrage que ce qu’il en pourra
faire.., et, bonne femme, nous rognerons sur la pension.

Et voilà! Le mignon allait aussi à Saint-Michel; et ainsi du
bouclier, et du tailleur, et d’autres. Par ce moyen, M. Donnat avait
recueilli, dans son pensionnat, près de quarante enfants du
voisinage, et j’étais du nombre. Sur le tas, quelques-uns, tels que
moi, s’acquittaient en argent; mais les trois quarts payaient en
nature, en provisions, ou en denrées, ou en travail de leurs parents.
En un mot, M. Donnat, avant la République démocratique et sociale,
avait tout bonnement, et sans tant de vacarme, résolu le problème de
la Banque d’Echange, —- qu’après lui, le fameux Proudhon, en 1848,
essaya vainement de faire prendre dans Paris.

Un de ces écoliers me reste dans le souvenir. Je crois qu’il était de
Nîmes, et on l’appelait Agnel; doux, joli de visage, un air de jeune
fille et quelque chose de triste dans la physionomie. Nos gens, à
nous, venaient fréquemment nous voir, et, pour nos goûters, nous
apportaient des friandises. Mais, Agnel, on eût dit qu’il n’avait pas
de parents, car il n’en parlait jamais, personne ne venait le voir,
et nul ne lui apportait rien. Une fois, cependant, mais une seule
fois arriva un gros monsieur qui lui parla en tête à tête,
mystérieux, hautain, pendant une demi-heure à peine. Puis, il s’en
alla et ne revint plus. Cela nous laissa croire qu’Agnel était un
enfant d’une extraction supérieure, mais né du côté gauche et qu’on
faisait élever en cachette à Saint-Michel. Je ne l’ai jamais revu.

Notre personnel enseignant se composait, d’abord, du maître, le bon
M. Donnat, lequel, lorsqu’il était présent, faisait les basses
classes (mais, la moitié du temps, il était en voyage, pour
grappiller des élèves); puis, de deux ou trois pauvres hères, anciens
séminaristes, qui avaient jeté le froc aux orties et qui étaient bien
contents d’être nourris, blanchis, et de tirer quelques écus;
ensuite, d’un prestolet, qu’on appelait M. Talon, pour nous dire la
messe; enfin, d’un petit bossu, nommé M. Lavagne, pour professeur de
musique. De plus, nous avions un nègre qui nous faisait la cuisine et
une Tarasconaise, d’une trentaine d’années, pour nous servir à table
et faire la lessive. Enfin, les parents de M. Donnat : le père, un
pauvre vieux coiffé d’un bonnet roux, qui allait avec son âne,
chercher les provisions, et la mère, une pauvre vieille, en coiffe
blanche de piqué, qui nous peignait quelquefois, lorsque c’était
nécessaire.

Saint-Michel, en ce temps-là, était beaucoup moins important que ce
que, de nos jours, on l’a vu devenir. Il y avait simplement le
cloître des anciens moines Augustins, avec son petit préau, au milieu
du carré; au midi, le réfectoire, avec la salle du chapitre; puis,
l’église de Saint-Michel,
toute délabrée, avec des fresques sur les murs, représentant l’enfer,
ses flammes rouges, ses damnés et ses démons, armés de fourches, et
le combat du diable contre le grand archange, puis, la cuisine et les
étables.