Il me souvient que le matin, tant que dura l’investissement, -- et il
dura toute une semaine, -- les gens partaient avec leurs vivres et
allaient se poster sur les coteaux et les mamelons qui dominent
l’abbaye pour épier, de loin, le mouvement de la journée. Le plus
joli, c’étaient les filles de Barbentane, de Boulbon, de Saint-Remy
ou de Maillane, qui, pour encourager les assiégés de Saint-Michel,
chantaient avec passion, et en agitant leurs mouchoirs :

Provençaux et catholiques,
Notre foi, notre foi, n’a pas failli :
Chantons, tous tressaillants,
Provençaux et catholiques.

Tout cela, mêlé d’invectives, de railleries et de huées à l’adresse
des fonctionnaires, qui défilaient farouches, là-bas, dans leurs
voitures.

A part l’indignation qui soulevait dans les coeurs l’iniquité de ces
choses, le Siège de Caderousse, par le vice-légat Sinibaldi Doria,
-- qui a fourni à l’abbé Favre le sujet d’une héroïde extrêmement
comique, était, certes, moins burlesque que celui de Frigolet; et
aussi un autre abbé en tira-t-il un poème qui se vendit en France à
des milliers d’exemplaires. Enfin, à son tour, Daudet, qui avait déjà
placé dans le couvent des Pères Blancs son conte intitulé l’Élixir
du Frère Gaucher, Daudet, dans son dernier roman sur Tarascon, nous
montre Tartarin s’enfermant bravement dans l’abbaye de Saint-Michel.

CHAPITRE VI

CHEZ MONSIEUR MILLET

L’oncle Bénoni -- La farandole au cimetière. -- Le voyage en Avignon.
-- Avignon il y a cinquante ans. -- Le maître de pension. -- Le siège
de Caderousse. -- La première communion. -- Mlle Praxède. --
Pélerinage de Saint-Gent. -- Au collège Royal. -- Le poète Jasmin. --
La nostalgie de mes quatorze ans.

Et, alors, il fallut me chercher une autre école pas trop éloignée de
Maillane, ni de trop haute condition, car nous autres campagnards,
nous n’étions pas orgueilleux et l’on me mit en Avignon chez un M.
Millet, qui tenait pensionnat dans la rue Pétramale.

Cette fois, c’est l’oncle Bénoni qui conduisit la voiture. Bien que
Maillane ne soit qu’à trois lieues d’Avignon, à cette époque où le
chemin de fer n’existait pas, où les routes étaient abîmées par le
roulage et où il fallait passer avec un bac le large lit de la
Durance, le voyage d’Avignon était encore une affaire.

Trois de mes tantes, avec ma mère, l’oncle Bénoni et moi, tous gîtés
sur un long drap plein de paille d’avoine qui rembourrait la
charrette, nous partîmes en caravane après le lever du soleil.