J’ai dit "trois de mes tantes". Il en est peu, en effet, qui se
soient vu, à la fois, autant de tantes que moi; j’en avais bien une
douzaine; d’abord, la grand’Mistrale, puis la tante Jeanneton, la
tante Madelon, la tante Véronique, la tante Poulinette et la tante
Bourdette, la tante Françoise, la tante Marie, la tante Rion, la
tante Thérèse, la tante Mélanie et la tante Lisa. Tout ce monde,
aujourd’hui, est mort et enterré; mais j’aime à redire ici les noms
de ces bonnes femmes que j’ai vues circuler, comme autant de bonnes
fées, chacune avec son allure, autour de mon berceau. Ajoutez à mes
tantes le même nombre d’oncles et les cousins et cousines qui en
avaient essaimé, et vous aurez une idée de notre parentage.

L’oncle Bénoni était un frère de ma mère et le plus jeune de la
lignée. Brun, maigre, délié, il avait le nez retroussé et deux yeux
noirs comme du jais. Arpenteur de son état, il passait pour
paresseux, et même il s’en vantait. Mais il avait trois passions : la
danse, la musique et la plaisanterie.

Il n’y avait pas, dans Maillane, de plus charmant danseur, ni de plus
jovial. Quand, dans "la salle verte", à la Saint-Eloi ou à la
Sainte-Agathe, il faisait la contredanse avec Jésette le lutteur, les
gens, pour lui voir battre les ailes de pigeon, se pressaient à
l’entour. Il jouait, plus ou moins bien, de toutes sortes
d’instruments : violon, basson, cor, clarinette; mais c’est au
galoubet qu’il s’était adonné le plus. Il n’avait pas son pareil, au
temps de sa jeunesse, pour donner des aubades aux belles ou pour
chanter des réveillons dans les nuits du mois de mai. Et, chaque fois
qu’il y avait un pèlerinage à faire, à Notre-Dame-de-Lumière, à
Saint-Gent, à Vaucluse ou aux Saintes-Maries, qui en était le
boute-en-train et qui conduisait la charrette? Bénoni, toujours
dispos et toujours enchanté de laisser son labeur, son équerre et sa
maison pour aller courir le pays.

Et l’on voyait des charretées de quinze ou vingt fillettes qui
partaient en chantant :

A l’honneur de saint Gent.

Ou

Alix, ma bonne amie,
Il est temps de quitter
Le monde et ses intrigues,
Avec ses vanités.

Ou bien :

Les trois Maries,
Parties avant le jour,
S’en vont adorer le Seigneur.

Avec mon oncle, assis sur le brancard de la charrette, qui les
accompagnait avec son galoubet, et chatouille-toi et chatouille-moi,
en avant les caresses, les rires et les cris tout le long du chemin!