-- Eh bien! disait-il, tenez! c’est là l’un des morceaux les plus
beaux de Virgile, n’est-ce pas? Écoutez, pourtant, mes enfants, le
fragment que je vais vous citer, et vous reconnaîtrez que Favre, le
chantre du Siège de Caderousse, à Virgile lui-même serre souvent
les talons :
Un nommé Pergori Latrousse,
Le plus ventru de Caderousse,
S’était rué contre un tailleur...
Ayant bronché contre une motte,
Il fut rouler comme un tonneau.
Si elles nous allaient, ces citations de notre langue, si pleine de
saveur! Le gros Millet riait aux éclats, et, pour moi qui, dans le
sang, avais, comme nul autre, gardé l’âcre douceur du miel de mon
enfance, rien de plus appétissant que ces hors-d’oeuvre du pays.
M. Millet, tous les jours, par là, vers les cinq heures, allait lire
la gazette au café Baretta, -- qu’il appelait le "Café des Animaux
parlants", -- et qui, si je ne me trompe, était, tenu par l’oncle ou,
peut-être, par l’aïeul de Mlle Baretta, du Théâtre-Français; ensuite,
le lendemain, lorsqu’il était de bonne humeur, il nous redisait, non
sans malice, les éternelles grogneries des vieux politiciens de cet
établissement, qui ne parlaient jamais, en ce temps, que du Petit,
comme ils appelaient Henri V.
Je fis, cette année-là, ma première communion à l’église
Saint-Didier, qui était notre paroisse, et c’était le sonneur Fanot,
chanté plus tard par Roumanille dans sa Cloche montée, qui nous
sonnait le catéchisme. Deux mois avant la cérémonie, M. Millet nous
menait à l’église pour y être interrogés. Et là, mêlés aux autres
enfants, garçonnets et fillettes, qui devions communier ensemble, on
nous faisait asseoir sur des bancs, au milieu de la nef. Le hasard
fit que moi, qui étais le dernier de la rangée des garçons, je me
trouvai placé près d’une charmante fille qui était la première de la
rangée des demoiselles. On l’appelait Praxède et elle avait, sur les
joues, deux fleurs de vermillon semblables à deux roses fraîchement
épanouies.
Ce que c’est que les enfants : attendu que, tous les jours, on se
rencontrait ensemble, assis l’un près de l’autre; que, sans penser à
rien, nous nous touchions le coude, et que nous nous communiquions,
dans la moiteur de notre haleine, à l’oreille, en chuchotant, nos
petits sujets de rire, ne finîmes-nous pas (le bon Dieu me pardonne
!) par nous rendre amoureux?
Mais c’était un amour d’une telle innocence, et tellement emprunt
d’aspirations mystiques, que les anges, là-haut, s’ils éprouvent
entre eux des affections réciproques, doivent en avoir de pareilles.
L’un comme l’autre, nous avions douze ans : l’âge de Béatrix, lorsque
Dante la vit; et c’est cette vision de la jeune vierge en fleur qui a
fait le Paradis du grand poète florentin. Il est un mot, dans notre
langue, qui exprime très bien ce délice de l’âme dont s’enivrent les
couples dans la prime jeunesse : nous nous agréions. Nous avions
plaisir à nous voir. Nous ne nous vîmes jamais, il est vrai, que dans
l’église; mais, rien que de nous voir notre coeur était plein. Je lui
souriais, elle souriait; nous unissions nos voix dans les mêmes
cantiques d’amour, d’actions de grâces; vers les mêmes mystères nous
exaltions, naïfs, notre foi spontanée... Oh! aube de l’amour, où
s’épanouit en joie l’innocence, comme la marguerite dans le frais du
ruisseau, première aube de l’amour, aube pure envolée!
Voici mon souvenir de Mlle Praxède, telle que je la vis pour la
dernière fois : tout de blanc vêtue, couronnée de fleurs d’aubépine,
et jolie à ravir sous son voile transparent, elle montait à l’autel,
tout près de moi, comme une épousée, belle petite épousée de
l’Agneau!
Notre communion faite, la chose finit là. C’est en vain que
longtemps, quand nous passions dans sa rue (elle habitait rue de la
Lice), je portais mes regards avides sous les abat-jour verts de la
maison de Praxède. Je ne pus jamais la revoir. On l’avait mise au
couvent et, alors, de songer que ma charmante amie avec le vermillon
et le sourire de son visage, m’était enlevée pour toujours, soit de
cela, soit d’autre chose, je tombai dans une langueur à me dégoûter
de tout.
Aussi les vacances venues, quand je retournai au Mas, ma mère en me
voyant tout pâle, avec, de temps en temps, des atteintes de fièvre,
décida dans sa foi, autant pour me guérir que pour me récréer, de me
conduire à saint Gent, qui est le patron des fiévreux.