Saint Gent, qui a pareillement la vertu de faire pleuvoir, est une
sorte de demi-dieu pour les paysans des deux côtés de la Durance.

-- Moi, nous disait mon père, j'ai été à Saint-Gent avant la
Révolution. Nous y allâmes les pieds nus, avec ma pauvre mère, je
n’avais pas plus de dix ans. Mais, en ce temps, il y avait plus de
foi.

Nous, avec l’oncle Bénoni qui conduisait le voyage et que vous
connaissez déjà, par une lune claire comme il en fait en septembre,
vers minuit, nous partîmes donc, sur une charrette bâchée, et, après
nous être joints aux autres pèlerins qui allaient à la fête, à
Château-Renard, à Noves, au Thor, ou bien à Pernes, nous voyions
après nous, tout le long du chemin, quantité d’autres charrettes,
recouvertes, comme la nôtre, de toiles étendues sur des cerceaux de
bois, venir grossir la caravane.

Chantant ensemble, pêle-mêle, le cantique de saint Gent, -- qui, du
reste, est superbe, puisque Gounod en a mis l’air dans l’opéra de
Mireille, -- nous traversions de nuit, au bruit des coups de fouet,
les villages endormis, et le lendemain soir, par là, vers les quatre
heures, nous arrivions en foule au cri de : "Vive saint Gent!", dans
la gorge du Bausset.

Et là, sur les lieux mêmes, où l’ermite vénéré avait passé sa
pénitence, les vieux, avec animation, racontaient aux jeunes gens ce
qu’ils avaient entendu dire :

-- Gent, disait-il, était comme nous un enfant de paysans, un brave
gars de Monteux, qui, à l’âge de quinze ans, se retira dans le
désert, pour se consacrer à Dieu. Il labourait la terre avec deux
vaches. Un jour, un loup lui en saigna une. Gent attrapa le loup,
l’attela à sa charrue, et le fit labourer, sous le joug, avec l’autre
vache. Mais à Monteux, depuis que Gent était parti, il n’avait pas
plu de sept ans, et les Montelais dirent à la mère de Gent :

-- Imberte, il faut aller à la recherche de votre fils, parce que,
depuis son départ, il n’est plus tombé une goutte d’eau.

Et la mère de Gent, à force de chercher, à force de crier, trouva
enfin son gars, là où nous sommes à présent, dans la gorge du
Bausset, et, comme sa mère avait soif, Gent, pour la faire boire,
planta deux de ses doigts dans le roc escarpé, et il en jaillit deux
fontaines : une de vin et l’autre d’eau. Celle du vin est tarie, mais
celle de l’eau coule toujours, -- et c’est la main de Dieu pour les
mauvaises fièvres.

On va, deux fois par an, à l’ermitage de Saint-Gent. D’abord, au mois
de mai, où les Montelais, ses compatriotes, emportent sa statue de
Monteux au Bausset, pèlerinage de trois lieues, qui se fait à la
course, en mémoire et symbole de la fuite du saint.

Voici la lettre enthousiaste qu’Aubanel m’écrivait, un an qu’il y
était allé (1886) :