"Mon cher ami, avec Grivolas, nous arrivons de Saint-Gent. C’est une
fête étonnante, admirable, sublime; ce qui est d’une poésie inouïe,
ce qui m’a laissé dans l’âme une impression délicieuse, c’est la
course nocturne des porteurs de saint Gent. Le maire nous avait donné
une voiture et nous avons suivi ce pèlerinage dans les champs, les
bois et les rochers au clair de lune, au chant des rossignols, depuis
huit heures du soir, jusqu’à minuit et demi. C’est saisissant: et
mystérieux; c’est étrange et beau à faire pleurer. Ces quatre enfants
en culotte et en guêtres nankin, courant comme des lièvres, volant
comme des oiseaux, précédés d’un homme à cheval galopant et tirant
des coups de pistolet; les gens des fermes venant sur les chemins au
passage du saint; les hommes, les femmes, les enfants et les vieux,
arrêtant les porteurs, baisant la statue, criant, pleurant,
gesticulant; et puis, lorsqu’on repart toujours vite, les femmes qui
leur crient :
"-- Heureux voyage! garçons!
"Et les hommes qui ajoutent :
"-- Le grand saint Gent vous maintienne la force!
"-- Et de courir encore, de courir à perdre haleine. Oh! ce voyage
dans la nuit, cette petite troupe partant à la garde de Dieu et de
saint Gent, et s’enfonçant dans les ténèbres, dans le désert, pour
aller je ne sais où, tout cela, je te le redis, est d’une poésie si
profonde et si grande qu’elle vous laisse une impression
ineffaçable."
Le second pèlerinage de Saint Gent est en septembre, et c’est celui
où nous allâmes. Comme saint Gent, en somme, n’a été canonisé que par
la voix du peuple, les prêtres y viennent peu, les bourgeois encore
moins; mais le peuple de la glèbe, dans ce bon saint tout simple qui
était de son terroir, qui parlait comme lui, qui, sans temps de
longueurs, lui envoie la pluie, lui guérit ses fièvres, le peuple
reconnaît sa propre déification et son culte pour lui est si fervent
que, dans l’étroite gorge où la légende vit, on a vu, quelquefois,
jusqu’à vingt mille pèlerins.
La tradition dit que saint Gent couchait la tête en bas, les pieds en
haut, dans un lit de pierre ; et tous les pèlerins, dévotement,
gaiement, font l’arbre fourchu au lit de saint Gent, qui est une auge
dressée ; -- les femmes mêmes le font aussi, en se tenant, de l’une à
l’autre, les jupes décemment serrées.
Nous fîmes l’arbre fourchu dans le lit, comme les autres; nous
allâmes, avec ma mère, voir le Fontaine du Loup et la Fontaine de la
Vache; et ensuite, entourés de quelques vieux noyers, la chapelle de
saint Gent, où se trouve son tombeau et le "rocher affreux", comme
dit le cantique, d’où sort, pour les fiévreux, la miraculeuse source.
Or, émerveillé de tous ces récits, de toutes ces croyances, de toutes
ces visions, moi donc, l’âme enivrée par la vue de l’endroit, par la
senteur des plantes, -- encore embaumées, semblait-il, de l’empreinte
des pieds du saint, avec la belle foi de ma douzième année, je
m’abreuvai au jet d’eau; et (dites ce qu’il vous plaira), à partir de
là, je n’eus plus de fièvre. Ne vous étonnez pas si la fille du
félibre, si la pauvret Mireille, perdue dans la Crau, mourante de
soif, se recommande au bon saint Gent.
O bel et jeune laboureur -- qui attelâtes à votre charrue — le
loup de la montagne, etc.
(Mireille, chant VIII.)
souvenir de jeunesse qu’il m’est doux encore de me remémorer.
A mon retour en Avignon eut lieu, pour nous faire poursuivre nos
classes, une combinaison nouvelle. Tout en restant pensioinnaires
chez le gros M. Millet, on nous menait, deux fois par jour, au
Collège Royal, pour y suivre comme externes les cours universitaires,
et c’est dans ce lycée et de cette façon que, dans cinq ans (de 1843
à 1847), je terminai mes études.
Nos maîtres du collège n’étaient pas, comme aujourd’hui, de jeunes
normaliens stylés et élégants. Nous avions encore, dans leurs
chaires, les vieux barbons sévères de l’ancienne Université : en
quatrième, par exemple, le brave M. Blanc, ancien sergent-major de
l’époque impériale, qui, lorsque nos réponses étaient insuffisantes,
ex abrupto nous lançait par la tête les bouquins qu’il avait en
main; en troisième, M. Monbet, au parler nasillard (il conservait,
sur sa cheminée dans un bocal d’eau-de-vie, un foetus de sa femme);
en seconde, M. Lamy, un classique rageur, qui avait en horreur le
renouveau de Victor Hugo; enfin, en rhétorique, un rude patriote
appelé M. Chanlaire, qui détestait les Anglais, et qui, ému, nous
déclamait, en frappant sur son pupitre, les chants guerriers de
Béranger.