Joseph Roumanille. — Notre liaison. — Les poètes du "Boui-Abaisso".
-- L’épuration de notre langue. -- Anselme Matbieu. — L’amour sur les
toits. — Les processions avignonnaises. — Celle des Pénitents Blancs.
-- Le sergent Monnier. — L’achèvement des études.
Comme les chattes qui, souvent, changent leurs petits de place, ma
mère, à la rentrée de cette année scolaire, m’amena chez M. Dupuy,
Carpentrassien portant besicles, qui tenait, lui aussi, un pensionnat
à Avignon, au quartier du Pont-Troué. Mais, ici, pour mes goûts de
provençaliste en herbe, j’eus, comme on dit, le museau dans le sac.
M. Dupuy était le frère de ce Charles Dupuy, mort député de la Drôme,
auteur du Petit Papillon, un des morceaux délicats de notre
anthologie provençale moderne. Lui, le cadet Dupuy, rimait aussi en
provençal, mais ne s’en vantait pas, et il avait raison.
Voici que, quelque temps après, il nous arriva de Nyons un jeune
professeur à fine barbe noire, qui était de Saint-Remy. On l’appelait
Joseph Roumanille. Comme nous étions pays, -- Mailane et Saint-Remy
sont du même canton, -- et que nos parents, tous cultivateurs, se
connaissaient de, longue date, nous fûmes bientôt liés. Néanmoins,
j’ignorais que le Saint-Remyen s’occupait, lui aussi, de poésie
provençale.
Et, le dimanche, on nous menait, pour la messe et les vêpres, à
l’église des Carmes. Là, on nous faisait mettre derrière le
maître-autel, dans les stalles du choeur, et, de nos voix jeunettes,
nous y accompagnions les chantres du lutrin : parmi lesquels Denis
Cassan, autre poète provençal, on ne peut plus populaire dans les
veillées du quartier, et que nous voyions en surplis, avec son air
falot, son flegme, sa tête chauve, entonner les antiennes et les
hymnes. La rue où il demeurait porte, aujourd’hui, son nom.
Or, un dimanche, pendant que l’on chantait vêpres, il me vint dans
l’idée de traduire en vers provençaux les Psaumes de la Pénitence,
et, alors, en tapinois, dans mon livre entr’ouvert, j’écrivais à
mesure, avec un bout de crayon, les quatrains de ma version :
Que l’isop bagne ma caro,
Sarai pur : lavas-me lèu
E vendrai pu blanc encaro
Que la tafo de la nèu.
Mais M. Roumanille, qui était le surveillant, vient par derrière,
saisit le papier où j’écrivais, le lit, puis le fait lire au prudent
M. Dupuy, -- qui fut, paraît-il, d’avis de ne pas me contrarier; et,
après vêpres, quand, autour des remparts d’Avignon, nous allions à la
promenade, il m’interpella en ces termes :
-- De cette façon, mon petit Mistral, tu t’amuses à faire des vers
provençaux?
-- Oui, quelquefois, lui répondis-je.