Laissent, pour imiter les messieurs de la ville, -- aux sages
pères-grands notre langue trop vile -- et nous font du français,
qu’ils estropient à fond, -- de tous les patois le plus affreux
peut-être.
Reybaud semblait pressentir la renaissance qui couvait; lorsqu’il
faisait cet appel aux rédacteurs du Boui-A baisso:
Quittons-nous : mais avant de nous séparer, -- frères, contre
l’oubli songeons de nous défendre; -- tous ensemble faisons quelque
oeuvre colossale, -- quelque tour de Babel en brique provençale; --
au sommet, en chantant, gravez ensuite votre nom, -- car vous autres,
amis, êtes dignes de renommée! -- Moi qu’un grain d’encens étourdit
et enivre, -- qui chante pour chanter comme fait la cigale -- et qui
n’apporterais, pour votre monument, -- qu’une pincée de gravier et de
mauvais ciment, je creuserai pour ma muse un tombeau dans le sable;
-- et quand vous aurez fini votre oeuvre impérissable, -- si, des
hauteurs de votre ciel si bleu, vous regardez en bas, frères, vous ne
me verrez plus.
Seulement, imbus de cette idée fausse que le parler du peuple n’était
bon qu’à traiter des sujets bas ou drolatiques, ces messieurs
n’avaient cure ni de le nettoyer, ni de le réhabiliter.
Depuis Louis XIV, les traditions usitées pour écrire notre langue
s’étaient à peu près perdues. Les poètes méridionaux avaient, par
insouciance ou plutôt par ignorance, accepté la graphie de la langue
française. Et à ce système-là qui, n’étant pas fait pour lui,
disgraciait en plein notre joli parler, chacun ajoutait ensuite ses
fantaisies orthographiques à tel point que les dialectes de l’idiome
d’Oc, à force d’être défigurés par l’écriture, paraissaient
complètement étrangers les uns aux autres.
Roumanille, en lisant à la bibliothèque d’Avignon les manuscrits de
Saboly, fut frappé du bon effet que produisait notre langue,
orthographiée là selon le génie national et d’après les usages de nos
vieux Troubadours. Il voulut bien, si jeune que je fusse, prendre mon
sentiment pour rendre au provençal son orthographe naturelle; et,
d’accord tous les deux sur le plan de réforme, on partit hardiment de
là pour muer ou changer de peau. Nous sentions instinctivement que,
pour l’oeuvre inconnue qui nous attendait au loin, il nous fallait
un outil léger, un outil frais émoulu.
L’orthographe n’était pas tout. Par esprit d’imitation et par un
préjugé bourgeois qui, malheureusement, descend toujours davantage,
l’on s’était accoutumé à délaisser comme "grossiers" les mots les
plus grenus du parler provençal. Par suite, les poètes précurseurs
des félibres, même ceux en renom, employaient communément, sans aucun
sens critique, les formes corrompues, bâtardes, du patois francisé
qui court les rues. Ayant donc Roumanille et moi, considéré qu’à tant
faire que d’écrire nos vers dans le langage du peuple, il fallait
mettre en lumière, il fallait faire valoir l’énergie, la franchise,
la richesse d’expression qui la caractérisent, nous convînmes
d’écrire la langue purement et telle qu’on la parle dans les milieux
affranchis des influences extérieures. C’est ainsi que les Roumains,
comme nous le contait le poète Alexandri, lorsqu’ils voulurent
relever leur langue nationale, que les classes bourgeoises avaient
perdue ou corrompue, allèrent la rechercher dans les campagnes et les
montagnes chez les paysans les moins cultivés.
Enfin, pour conformer le provençal écrit à la prononciation générale
en Provence, on décida de supprimer quelques lettres finales ou
étymologiques tombées en désuétude, telles que l’S du pluriel, le T
des participes, l’R des infinitifs et le CH de quelques mots, tels
que fach, dich, puech, etc.
Mais qu’on n’aille pas croire que ces innovations, bien qu’elles
n’eussent de rapport qu’avec un cercle restreint des poètes "patois"
comme on disait alors, se fussent introduites dans l’usage commun,
sans combat ni résistance. D’Avignon à Marseille, tous ceux qui
écrivaient ou rimaillaient dans la langue, contestés dans leur
routine ou leur manière d’être, soudain se gendarmèrent contre les
réformateurs. Une guerre de brochures et d’articles venimeux, entre
les jeunes d’Avignon et nos contradicteurs, dura plus de vingt ans.
A Marseille, les amateurs de trivialités, les rimeurs à barbe
blanche, les jaloux, les grognons, se réunissaient le soir dans
l’arrière-boutique du bouquiniste Boy pour y gémir amèrement sur la
suppression des S et aiguiser les armes contre les novateurs.
Roumanille, vaillamment et toujours sur la brèche, lançait aux
adversaires le feu grégeois que nous apprêtions, un peu l’un, un peu
l’autre, dans le creuset du Gai-Savoir. Et comme nous avions pour
nous, outre les bonnes raisons, la foi, l’enthousiasme, l’entrain de
la jeunesse, avec quelque autre chose, nous finîmes par rester, ainsi
que vous verrez plus tard, maîtres du champ de bataille.