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Dans la cour, une après-midi où, avec les camarades, nous jouions aux
trois sauts, entra et s’avança dans notre groupe un nouveau
pensionnaire aux fines jambes, le nez à l’Henri IV, le chapeau sur
l’oreille, l’air quelque peu vieillot et dans la bouche un bout de
cigare éteint. Et les mains dans les poches de sa veste arrondie,
sans plus de façons que s’il était des nôtres :
-- Eh bien! dit-il, que faisons-nous? Voulez-vous que j’essaye, moi,
un peu, aux trois sauts?
Et aussitôt, sans plus de gêne, le voilà qui prend sa course, et
léger comme un chat, il dépasse peut-être d’environ trois mains
ouvertes la marque du plus fort qui venait de sauter.
Nous battîmes tous des mains et lui dîmes :
-- Collègue, d’où sors-tu comme cela?
-- Je sors, dit-il, de Châteauneuf, le pays du bon vin... Vous n’en
avez jamais ouï parler, de Châteauneuf, de Châteauneuf-du-Pape?
-- Si, et quel est ton nom?
-- Mon nom? Anselme Mathieu.
A ces mots, le compagnon plongea ses deux mains dans ses poches, et
il les sortit pleines de vieux bouts de cigares que, de façon
courtoise, souriante et aisée, il nous offrit à tour de rôle.
Nous qui, pour la plupart, n’avions jamais osé fumer (sinon, comme
les enfants, quelques racines de mûrier), nous prîmes sur-le-champ en
grande considération le nouveau qui faisait si largement les choses
et qui, à ce qu’il montrait, devait connaître la haute vie.