C’est ainsi qu’avec Mathieu, le gentil auteur de la Farandole, nous
fîmes connaissance au pensionnat Dupuy. Une fois, je le racontai à
notre ami Daudet, qui aimait beaucoup Mathieu. Et cela lui plut tant
que, dans son roman de Jack, il a mis à l’actif de son petit prince
nègre la susdite largesse des vieux bouts de cigare.
Avec Roumanille et Mathieu nous étions donc trois, tres faciunt
capitulum, de ceux qui, un peu plus tard, devaient fonder le
Félibrige. Mais le brave Mathieu (comment s’arrangeait-il?) on ne le
voyait guère qu’à l’heure des repas ou de la récréation. Attendu
qu’il avait l’air déjà d’un petit vieux, bien qu’il n’eût pas
beaucoup plus de seize ans, et qu il était quelque peu en retard dans
ses études, il s’était fait donner une chambre sous les tuiles, sous
prétexte de pouvoir y travailler plus librement, et là, dans sa
soupente, où l’on voyait, sur les murs, des images clouées et, sur
des
étagères, des figurines de Pradier, nudités en plâtre, tout le jour
il rêvassait, fumait, faisait des vers et, la plupart du temps,
accoudé sur sa fenêtre, regardait les gens passer dans la rue ou bien
les passereaux apporter la becquée, dans leurs nids, à leurs petits.
Puis il disait des gaudrioles à Mariette, la chambrière, envoyait des
lorgnades à la demoiselle du maître et, lorsqu’il descendait nous
voir, nous contait toutes sortes de fariboles de village.
Mais, où il ne riait pas, c’était lorsqu’il nous parlait de ses
parchemins de noble.
-- Mes aïeux étaient marquis, disait-il d’une voix grave, marquis de
Montredon. Lors de la Révolution, mon grand père quitta son titre ;
et, après, se trouvant ruiné, il ne voulut plus le reprendre, parce
qu’il ne pouvait plus le porter convenablement.
Il y eut toujours, du reste, dans la vie de Mathieu, quelque chose de
romanesque, de nébuleux. Quelquefois, il disparaissait, comme les
chats lorsqu’ils vont à Rome. Nous le hélions :
-- Mathieu!
Point de Mathieu... Où était-il? Là-haut sur les toits, qui courait
dans les tuiles, pour aller à des rendez-vous qu’il avait, nous
racontait-il, avec une fillette belle comme le jour!
Voici qu’au Pont-Troué, qui était notre quartier, le jour de la
Fête-Dieu, nous regardions, comme d’usage, passer la procession, et
Mathieu me dit :
-- Frédéric, veux-tu que je te fasse connaître mon amante?
-- Volontiers.