"-- Où?

"-- Dans la lune, répondis-je.

"La fillette éclata de rire et, moi, je continuai :

"-- Voici la combinaison : vous monterez, mignonne, sur la terrasse
qui se trouve au haut de votre maison, à l’heure que vous voudrez ou
à celle où vous pourrez; et moi, qui mets mon coeur et ma fortune à
vos pieds, je viendrai tous les jours, là, sous le ciel, vous conter
fleurette.

Et ainsi s’est passée la chose... Au haut de la maison de ma belle,
il y a, comme en beaucoup d’autres, une de ces plates-formes où l’on
fait sécher le linge. Je n’ai donc, chaque jour, qu’à monter sur les
toits et, de gouttière en gouttière, je vais trouver ma blondine, qui
y étend ou plie sa petite lessive ; et puis là, les lèvres sur les
lèvres, la main pressant la main, toujours courtoisement, comme entre
dame et chevalier, nous sommes dans le paradis.

Voilà comme notre Anselme, futur Félibre des Baisers, en étudiant à
l’aise le Bréviaire de l’Amour, passa tout doucement ses classes sur
les toitures d’Avignon.

A propos des processions, et avant de quitter la cité pontificale, il
faut dire un mot pourtant de ces pompes religieuses qui, dans notre
jeune temps, pendant toute une quinzaine, mettaient Avignon en émoi.
Notre-Dame-de-Dom qui est la métropole, et les quatre paroisses :
Saint-Agricol, Saint-Pierre, Saint-Didier, Saint-Symphorien,
rivalisaient à qui se montrerait plus belle.

Dès que le sacristain, agitant sa clochette, avait parcouru les rues
dans lesquelles, sous le dais, le bon Dieu devait passer, on
balayait, on arrosait, on apportait des rameaux verts et on attachait
les tentures. Les riches, à leurs balcons, étendaient leurs
tapisseries de soie brodée et damassée; les
pauvres, à leurs fenêtres, exhibaient leurs couvertures piquées à
petits carreaux, leurs couvre-pieds, leurs courtes-pointes. Au
portail Maillanais et dans les bas quartiers, on couvrait les murs de
draps de lit blancs, fleurant la lessive, et le pavé, d’une litière
de buis.

Ensuite s’élevaient, de distance en distance, les reposoirs
monumentaux, hauts comme des pyramides, chargés de candélabres et de
vases de fleurs. Les gens, devant leurs maisons, assis au frais sur
des chaises, attendaient le cortège, en mangeant des petits pâtés. La
jeunesse, les damoiseaux, les classes bourgeoise et artisane, se
promenaient, se dandinaient, lorgnant les filles et leur jetant des
roses, sous les tentes des rues qu’embaumait, tout le long, la fumée
des encensoirs.

Lorsque enfin la procession, avec son suisse en tête, de rouge tout
vêtu, avec ses théories de vierges voilées de blanc, ses
congrégations, ses frères, ses moines, ses abbés, ses choeurs et ses
musiques, s’égrenait lentement au battement des tambours, vous
entendiez, au passage, le murmure des dévotes qui récitaient leur
rosaire.