Puis, dans un grand silence, agenouillés ou inclinés, tous se
prosternaient à la fois, et, là-bas, sous une pluie de fleurs de
genêt blondes, l’officiant haussait le Saint-Sacrement splendide!
Mais ce qui frappait le plus, c’étaient les Pénitents, qui faisaient
leurs sorties après le coucher du soleil, à la clarté des flambeaux.
Les Pénitents Blancs, entre autres, lorsque, encapuchonnés de leurs
capuces et cagoules, ils déifiaient pas à pas, comme des spectres,
par la ville, portant à bras, les uns des tabernacles portatifs, les
autres des reliquaires ou des bustes barbus, d’autres des
brûle-parfums, ceux-ci un oeil énorme dans un triangle, ceux-là un
grand serpent entortillé autour d’un arbre, vous auriez dit la
procession indienne de Brahma.
Contemporaines de la Ligue et même du Schisme d’Occident, ces
confréries, en général, avaient pour chefs et dignitaires les
premiers nobles d’Avignon, et Aubanel le grand félibre, qui avait,
toute sa vie, été Pénitent Blanc zélé, fut, à sa mort, enseveli dans
son froc de confrère.
Nous avions, chez M. Dupuy, comme maître d’étude, un ancien sergent
d’Afrique appelé M. Monnier, qui aurait bien été, nous disait-il,
pénitent rouge, si une confrérie de cette couleur-là eût existé dans
Avignon. Franc comme un vieux soldat, brusque et prompt à sacrer, il
était, avec sa moustache et sa barbiche rêche, toujours, de pied en
cap, ciré et astiqué.
Au Collège Royal, où nous apprenions l’histoire, il n’était jamais
question de la politique du siècle. Mais le sergent Monnier,
républicain enthousiaste, s’était, à cet égard, chargé de nous
instruire. Pendant les récréations, il se promenait de long en large,
tenant en main l’histoire de la Révolution. Et s’enflammant à la
lecture, gesticulant, sacrant et pleurant d’enthousiasme :
"Que c’est beau! nous criait-il, que c’est beau! quels hommes!
Camille Desmoulins, Mirabeau, Bailly, Vergniaud, Danton, Saint-Just,
Boissy-d’Anglas! nous sommes des vermisseaux aujourd’hui, nom de
Dieu, à côté des géants de la Convention nationale!"
-- "Quelque chose de beau, tes géants conventionnels!" lui répondait
Roumanille, quand parfois il se trouvait là, -- "des coupeurs de
têtes! des traîneurs de crucifix! des monstres dénaturés, qui se
mangeaient les uns les autres et que, lorsqu’il les voulut, Bonaparte
acheta comme pourceaux en foire!"
Et ainsi, chaque fois, de se houspiller tous deux, jusqu’à ce que le
bon Mathieu, avec quelque calembredaine, vint les réconcilier.
Bref, un jour poussant l’autre, ce fut dans ce milieu bonasse et
familier qu’au mois d’août de l’année 1847 je terminai mes études.
Roumanille, pour accroître ses petits émoluments était entré comme
prote à l’imprimerie Seguin; et, grâce à cet emploi, il imprimait là,
à peu de frais, son premier recueil de vers, les Pâquerettes, dont
il nous régalait délicieusement, lorsqu’il en voyait les épreuves; et
gai comme un poulain, comme un jeune poulain qu’on élargit et met au
vert, je m’en revins à notre Mas.
CHAPITRE VIII
COMMENT JE PASSAI BACHELIER
Le voyage de Nîmes. -- Le Petit Saint-Jean. -- Les jardiniers. -- Le
Remontrant. -- L’explication du baccalauréat. -- Le retour aux
champs. -- Les camarades du village. -- Les veillées. -- Les notaires
de Mailiane. -- L’oncle Jérôme.