-- Eh bien, me dit mon père, cette fois, as-tu achevé?

-- J’ai achevé, répondis-je; seulement... il faudra que j’aille à
Nîmes pour passer bachelier, un pas assez difficile qui ne me laisse
pas sans quelque appréhension.

-- Marche, marche : nous autres, quand nous étions soldats, au siège
de Figuières, nous en avons passé, mon fils, de plus mauvais.

Je me préparai donc pour le voyage de Nîmes, où, en ce temps, se
faisaient les bacheliers. Ma mère me plia deux chemises repassées,
avec mon habit des dimanches, dans un mouchoir à carreaux, piqué de
quatre épingles, bien proprement. Mon père me donna, dans un petit
sachet de toile, cent cinquante francs d’écus, en me disant :

-- Au moins prends garde de ne pas les perdre, ni de ne pas les
gaspiller.

Et je partis du Mas pour la ville de Nîmes, mon petit paquet sous le
bras, le chapeau sur l’oreille, un bâton de vigne à la main.

Quand j’arrivai à Nîmes je rencontrai un gros d’écoliers des environs
qui venaient comme moi passer leur baccalauréat. Ils étaient, pour la
plupart, accompagnés de leurs parents, beaux messieurs et belles
dames, avec les poches pleines
de recommandations : l’un avait une lettre pour le recteur, un autre
pour l’inspecteur, un autre pour le préfet, celui-là pour le
grand-vicaire, et tous se rengorgeaient et faisaient sonner le talon,
avec un petit air de dire : "Nous sommes sûrs de notre affaire."

Moi, petit campagnard, je n’étais pas plus gros qu’un pois, car je ne
connaissais absolument personne; et tout mon recours, pauvret, était
de dire à part quelque prière à saint Baudile, qui est le patron de
Nîmes (j’avais, étant enfant, porté son cordon votif), pour qu’il mît
dans le coeur des examinateurs un peu de bonté pour moi.

On nous enferma à l’Hôtel de Ville, dans une grande salle nue, et là
un vieux professeur nous dicta, d’un ton nasillard, une version
latine, après quoi, humant une prise, il nous dit :

-- Messieurs, vous avez une heure pour traduire en français la dictée
que je vous ai faite... Maintenant, débrouillez- vous.