Il y a de cela cinquante-huit ans passés. Toutes les fois que je vais
à Nîmes et que je vois de loin l’enseigne du Petit Saint-Jean, ce
moment de ma jeunesse reparaît à mes yeux dans toute sa clarté -- et
je pense avec plaisir à ces braves gens qui, pour la première fois,
me firent connaître la bonhomie du peuple et la popularité.

Enfin me voilà libre dans mon Mas paternel et dans ma belle plaine de
froment et de fruits, à la vue pacifique de mes Alpiles bleues, avec
leur Caume au loin, leurs Calancs, leurs Baux, leurs Mourres, si
connus, si familiers, le Rocher-Troué, le Monceau-de-Blé, le
Mamelon-Bâti, la Grosse-Femme! me voilà libre de revoir, quand venait
le dimanche, ces compagnons de mon jeune âge si regrettés, si
enviés, quand j’étais dans la geôle. Avec quel plaisir, quels
enthousiasmes, en nous promenant farauds, sur le cours, après vêpres,
nous nous contions ce qui nous était arrivé, depuis qu’on ne s’était
vu : Raphel à la course des hommes avait remporté le prix; Noël avait
enlevé la cocarde à un taureau; Gion, à la
charrette qu’on fait courir à la Saint-Eloi avait mis la plus belle
des mules de Maillane; Tanin s’était loué pour le mois de semailles
au grand Mas Merlata et Paulet avait riboté, pendant trois jours et
trois nuits, à la foire de Beaucaire.

Et tous avaient ensuite (pour le moins) une amie, ou, pour mieux
dire, une promise, avec laquelle ils coquetaient depuis leur première
communion. Quelques-uns même avaient l’entrée, c’est-à-dire, le droit
d’aller, le dimanche au soir faire un brin de veillée à la maison de
leur belle.

Moi qu’avaient dépaysé mes sept années d’école, j’étais hélas! le
seul à garder les manteaux, et, quand nous rencontrions les volées de
fillettes qui, se tenant par le bras, nous barraient la rue, je
remarquai qu’avec moi elles n’étaient pas à l’aise comme avec les
camarades. Elles et eux, se comprenant sur la moindre des choses,
faisaient leurs gognettes de rien; mais moi j’étais pour elles devenu
un "monsieur" et si à l’une d’elles j’avais conté fleurette, elle
n’eût à coup sûr pas voulu croire à mes paroles.

De plus, ces gars, élevés dans un cercle d’idées toutes primaires,
avaient des admirations toujours renouvelées pour des choses qui moi
ne disaient que peu ou rien : par exemple, une emblavure qui avait
décuplé ou rendu douze pour un, un haquet dont les roues battaient
ferme sur l’essieu, un mulet qui tirait fort, une charrette bien
chargée, ou un fumier
bien empilé.

Et alors je me rabattais, l’hiver, sur les veillées où j’eus
l’occasion ainsi d’écouter nos derniers conteurs : entre autres le
Bramaire, un ancien grenadier de l’armée d’Italie, qui mangeait
toutes vivantes les cigales et les rainettes, si bien que ces
bestioles lui chantaient dans le ventre. Il me semble l’entendre,
lorsqu’il voulait réveiller les auditeurs qui sommeillaient :

-- Cric! -- Crac!
-- De la m... dans ton sac,
Du butin dans le mien!

un souvenir de la caserne ou du temps où, en campagne, on était campé
sous la tente.

Un autre qui en savait, des sornettes, à ne plus finir, c’était le
vieux Dévot auquel je suis heureux de payer ici ma dette car, si
simple qu’elle fût, je lui dois la donnée de mon poème de Nerto. Et
à propos de ces veillées, nous allons en toucher un mot. Aujourd’hui
dans nos villages, les paysans, après souper, vont au café faire leur
partie de billard, de manille ou d’un jeu de cartes quelconque, et,
des veillées anciennes, c’est à peine s’il en reste une espèce de
semblant chez quelques artisans qui travaillent à la lampe, tels que
les menuisiers ou bien les cordonniers.

Mais en ce temps, la mode de ces réunions joyeuses était loin d’être
perdue : et elles se tenaient en général dans les étables ou dans les
bergeries, parce que là avec le bétail, on se trouvait plus
chaudement. L’usage était que chaque veilleur ou habitué de la
veillée fournît la chandelle à son tour, et il fallait que la
chandelle durât deux soirées, de sorte que, quand les assistants la
voyaient à moitié usée, ils se levaient et allaient au lit.