Seulement pour que la chandelle s’usât moins rapidement, on mettait
sur le lumignon, savez-vous quoi? un grain de sel; on la posait
debout sur le fond d’une portoire ou d’un cuvier renversé, et les
femmes qui filaient ou qui berçaient leurs petits (car les mères
apportaient les berceaux à la veillée) avec leurs hommes et leurs
enfants s’asseyaient tout autour, sur la litière ou sur des billots.
Lorsqu’il n’y avait pas de sièges, les fileuses, une devant l’autre,
la quenouille au côté (quenouille de roseau renflée et coiffée de
chanvre), tournaient lentement autour du veilloir, afin d’éclairer
leur fil, et l’on y disait des contes, interrompus souvent par un
ébrouement des bestiaux, un bêlement ou un braiment. Parmi ces contes
de veillée, celui que je vais vous dire se répétait fréquemment,
parce qu’un de mes oncles, le bon M. Jérôme, y avait joué un rôle et
que c’était un conte vrai.
Vers 1820 ou 25, peu importe la date, à Maillane mourut un certain
Claudillon; et comme il n’avait pas d’enfants, sa maison resta close
pendant cinq ou six mois. Pourtant un locataire à la fin vint
l’habiter et les fenêtres se rouvrirent.
Mais, quelques jours après, il courut dans Maillane une rumeur
étrange : la maison de Claudillon était hantée. Le nouvel habitant et
sa femme entendaient ravauder et far- fouiller toute la nuit : un
bruit particulier, comme si on remuait du papier, du parchemin. Dès
qu’on allumait la lampe, on n’entendait plus rien; et dès qu’on
l’éteignait, recommençait de plus belle le froissement mystérieux.
Ils eurent beau, les locataires, fureter, virer, tourner dans tous
les coins de la maison, nettoyer le buffet, regarder sous le lit,
sous l’escalier, sous les planches de l’évier, ils ne virent rien qui
pût expliquer peu ou prou le remuement nocturne, et ce bruit tous les
jours renaissait dans la nuit; à ce point vous dirai-je que ces gens
prirent peur et déménagèrent en disant aux voisins : "Y couche qui
voudra, dans la maison de Claudillon : les revenants la hantent." Et
ils partirent.
Les voisins assez effrayés voulurent voir aussi ce qui se passait là;
et les plus courageux, armés de fourches et de fusils, vinrent tour à
tour coucher dans la maison de Claudillon. Mais sitôt la lampe
éteinte, le maudit remuement avait lieu de nouveau; les parchemins se
maniaient -- et on ne pouvait jamais voir d’où provenait le bruit.
Les veilleurs, en se signant, disaient bien les paroles qu’on adresse
aux revenants pour les exorciser :
-- Si tu es bonne âme, parle-moi!
-- Si tu es mauvaise, disparais!
Cela ne leur faisait pas plus qu’une pâtée de son aux chats, et le
bruit s’entendait toujours la même chose ; et au four, au moulin, aux
lavoirs à la veillée, on ne parlait que des revenants.
-- Si l’on pouvait, disaient les gens, savoir qui est-ce qui revient,
en faisant prier pour elle, la pauvre âme, bien sûr, entrerait en
repos.
-- Eh! fit la grosse Alarde, qui voulez-vous que ce soit? ce ne peut
être que Claudillon... Le pauvre Claudillon, n ayant pas laissé
d’enfants, n’aura pas eu de service, et l’âme du défunt certainement
doit être en peine.
-- C’est cela, conclut-on, Claudillon doit être en peine.