-- Je ne sais pas, lui répondais-je.

-- Quand tu viendras encore, mignon, apporte-m’en quelqu’une.

Et j’oubliais toujours de faire la commission, et toujours dame
Riquelle, en me voyant passer, me parlait de ces pommes, si bien qu’à
la fin je dis à mon père :

-- Il y a la vieille Riquelle qui toujours me demande de lui porter
des pommes rouges.

-- La sacrée vieille masque! me grommela mon père, lorsqu’elle t’en
parlera encore, dis-lui : "Elles ne sont pas mûres, ni à présent, ni
de longtemps."

Et ensuite quand la vieille me réclama ses pommes rouges :

-- Mon père, lui criai-je, m’a dit qu’elles n’étaient pas mûres, ni à
présent, ni de longtemps.

Et Riquelle, à partir de là, ne me parla plus de ses pommes.

Mais le lendemain du jour où l’on connut dans nos campagnes les
journées de février et la proclamation de la République, à Paris, en
venant au village pour savoir les nouvelles, la première personne que
je vis en arrivant fut la dame Riquelle. Et debout sur son seuil,
requinquée, animée, avec une topaze qui scintillait à son doigt, elle
me dit :

-- Les pommes rouges sont donc mûres cette fois! on dit qu’on va
planter les arbres de la liberté? Nous allons en manger, mignon, de
ces bonnes pommes du paradis terrestre...
O sainte Marianne, moi qui croyais ne plus te voir! Frédéric, mon
enfant, fais-toi républicain!