-- Mais lui dis-je, Rîquelle, la belle bague que vous avez!
-- Ha! fit-elle, tu peux le dire, qu’elle est belle, cette bague !
Tiens, je ne l’avais plus mise depuis que Bonaparte était parti pour
l'île d’Elbe... C’est un ami que nous avions, un ami de la famille,
qui me l’avait donnée, dans le temps (ah! quel temps) où nous
dansions la Carmagnole...
Et, se prenant les jupes comme pour faire un pas de danse, la vieille
dans sa maison rentra en crevant de rire.
Mais, de retour au Mas, je racontai, tout en soupant, les nouvelles
de Paris, et puis, comme en riant je rapportais le propos de la
vieille Riquelle, mon père gravement prit la parole et dit :
-- La République, je l’ai vue une fois. Il est à souhaiter que
celle-ci ne fasse pas des choses atroces comme l’autre. On tua Louis
XVI et la reine son épouse : et de belles princesses, des prêtres,
des religieuses, de braves gens de toutes sortes, on en fit mourir en
France, qui sait combien? Les autres rois, coalisés, nous déclarèrent
la guerre. Pour défendre la République, il y eut la réquisition et la
levée en masse. Tout partit : les boiteux, les mal conformés, les
borgnes, allèrent au dépôt faire de la charpie. Je me souviens du
passage des bandes d’Allobroges qui descendaient vers Toulon: "Qui
vive? -- "Allobroge!" L’un d’eux saisit mon frère, qui n’avait que
douze ans, et sur sa nuque levant son sabre nu : Crie Vive la
République! lui fit-il, ou tu es mort!" Le pauvre enfant cria, mais
son sang se tourna et il en mourut. Les nobles, les bons prêtres,
tous ceux qui étaient suspects, furent obligés d’émigrer pour
échapper à la guillotine; l’abbé Riousset déguisé en berger, gagna le
Piémont avec les troupeaux de M. de Lubières. Nous autres, nous
sauvâmes M. Victorin Cartier, dont nous avions le bien à ferme.
C’était le capiscol de Saint-Marthe à Tarascon. Trois mois nous le
gardâmes caché dans un caveau que nous avions creusé sous les
futailles; et quand venaient au Mas les officiers municipaux ou les
gendarmes du district, pour compter les agneaux que nous avions au
bercail, les pains que nous avions sous la claie ou dans la huche (en
vertu de la loi dite du maximum), vite ma pauvre mère faisait frire à
la poêle une grosse omelette au lard. Une fois qu’ils avaient mangé
et bu leur soûl, ils oubliaient (ou faisaient semblant) de faire
leurs perquisitions, et ils repartaient portant des branches de
laurier pour fêter les victoires des armées républicaines. Les
pigeonniers furent démolis, on pilla les châteaux, on brisa les
croix, on fondit les cloches. Dans les églises on éleva des montagnes
de terre, où l’on planta des pins, des genévriers, des chênes nains.
Dans la nôtre, à Maillane, était tenu le club; et si vous négligiez
d’aller aux réunions civiques, vous étiez dénoncés, notés comme
suspects. Le curé, qui était un poltron et un pleutre, dit un jour du
haut de la chaire (je m'en souviens, car j’y étais) : "Citoyens,
jusqu’à présent, tout ce que nous vous contions, ce n’était que
mensonges." Il fit frémir d’indignation; et s’ils n’avaient pas eu
peur, les gens, les uns des autres, on l’aurait lapidé. C’est le même
qui dit une autre fois, à la fin de son prône : "Je vous avertis, mes
frères, que si vous aviez connaissance de quelque émigré caché, vous
êtes nus en conscience, et sous cas de péché mortel, de venir le
dénoncer tout de suite à la commune." Enfin, on avait aboli les,
fêtes et les dimanches, et chaque dixième jour, qu’on appelait le
décadi, on adorait en grande pompe la déesse RAISON. Or, savez-vous
qui était la déesse à Maillane?
-- Non, répondîmes-nous.
-- C’était la vieille Riquelle.
-- Est-ce possible! criâmes-nous.
-- Riquelle, poursuivit mon vénérable père, était la fille du
cordonnier Jacques Riquel qui, au temps de la Terreur, fut le maire
de Maillane.
Oh! la garce! A cette époque, elle avait dix-huit ans peut-être, et
fraîche et belle fille, des plus jolies du pays. Nous étions de la
même jeunesse; son père mêmement m’avait fait des souliers, des
souliers en museau de tanche, que je portai à l’armée lorsque je
m’engageai... Eh bien! si je vous disais que je l’ai vue, Riquelle,
habillée en déesse, la cuisse demi-nue, un sein décolleté, le bonnet
rouge sur la tête, et assise en ce costume sur l’autel de l’église!