-- Eh bien! dit le vieillard, quand nous venions à Maillane, pour
vendre nos poulains, car en ce temps nous vendions des chevaux, des
mulets, je vous parle de cinquante ans au moins...

-- Et par hasard, lui fis-je alors, ne serait-ce pas vous, monsieur
Millaud, qui lui auriez fait cadeau d’une bague de topaze?

-- Comment, cette Riquelle, repartit le vieux juif tout en branlant
la tête et notant émoustillé, vous a parlé de cela? Ah! mon brave
monsieur, qui nous a vus et qui nous voit...

A ce moment, le banquier Millaud, qui s’était levé de table, vint,
ainsi qu’il faisait après tous ses repas, s’incliner devant son père
qui, lui imposant les mains à la façon des patriarches, lui donna sa
bénédiction.

Pour en revenir à moi, en dépit des récits entendus dans ma famille,
cette irruption de liberté, de nouveauté qui crève les digues lorsque
arrive une révolution, m’avait, il faut bien le dire, trouvé tout
flambant neuf et prêt à suivre l’élan. Aux premières proclamations
signées et illustrées du nom de Lamartine, mon lyrisme bondit en un
chant incandescent que les petits journaux d’Arles et d’Avignon
donnèrent :

Réveillez-vous, enfants de la Gironde,
Et tressaillez dans vos sépulcres froids :
La liberté va rajeunir le monde...
Guerre éternelle entre nous et les rois!

Un enthousiasme fou m’avait enivré soudain pour ces idées libérales,
humanitaires, que je voyais dans leur fleur : et mon républicanisme,
tout en scandalisant les royalistes de Maillane, qui me traitèrent de
"peau retournée" faisait la félicité des républicains du lieu qui,
étant le petit nombre, étaient fiers et ravis de me voir avec eux
chanter la
Marseillaise.

Or, chez ces hommes-là, descendants pour la plupart des démagogues
populaires qu’à la Révolution on nommait "les braillards" tous les
vieux préjugés, rancunes et rengaines de l’ancienne République
s’étaient, de père en fils, transmis comme un levain.

Une fois, que j’essayais de leur faire comprendre les rêves généreux
de la République nouvelle, sans cacher mon horreur pour les crimes
qui firent, au temps de la première, périr tant d’innocents :

-- Innocents, me cria d’une voix de tonnerre le vieux Pantès, mais
vous ignorez donc que les aristocrates avaient juré, les monstres, de
jouer aux boules avec les têtes des patriotes?