Et, me voyant sourire, le vieux Brulé me dit :
-- Connaissez-vous l’histoire du château de Tarascon?
-- Quelle histoire? répondis-je.
-- L’histoire de la fois où le représentant Cadroy vint donner
l’impulsion aux contre-révolutionnaires... Écoutez-la et vous saurez
le motif de ce refrain que les Blancs, de temps à autre, nous
chantent sur la moustache :
De bric ou de broc
Ils feront le saut
De la fenêtre
De Tarascon,
Dedans le Rhône:
Nous n’en voulons plus
De ces gueux-là,
De Ces gueux
De sans-culottes
Vous savez, ou vous ignorez, qu’à la chute de Robespierre, les
modérés tombèrent sur les bons patriotes et en remplirent les
prisons. A Tarascon ils firent monter les prisonniers, tout nus comme
des vers, au sommet du château, et de là, ils les forçaient, à coups
de baïonnettes, de sauter dans le Rhône par la fenêtre qui s’y
trouve. C’est alors qu’un nommé Liautard, de Graveson, qui est encore
en vie, étant resté le dernier pour faire le plongeon, profita d’un
moment où on l’avait laissé seul, dépouilla sa chemise, qu’il jeta
avec les autres, et alla se cacher dans un tuyau de cheminée, de
sorte que les brigands, lorsqu’ils revinrent de là-haut et qu’ils
comptèrent les chemises, crurent avoir tout noyé, et vidèrent les
lieux. Liautard, la nuit venue, gagna le haut du château; puis par
une corde qu’il avait faite avec les vêtements des autres, ils
descendit aussi bas qu’il put, puis plongea dans le Rhône, qu’il
traversa à la nage, et s’en vint à Beaucaire frapper chez un ami qui
lui donna l’hospitalité.
-- Et le pauvre Balarin, disait le Bouteillon (un petit homme rageur
qui sans cesse cognait sur le casaquin des prêtres), le pauvre
Balarin qui pêchait à la ligne en 1815 là-bas dans la
Font-Mourguette, et qu’ils assassinèrent parce qu’il ne voulait pas
crier : "Vive le roi!"
-- Et, faisait le gros Tardieu, le monsieur du Mas Blanc, qui, vers
la même époque, fut abattu d’un coup de fusil tiré à travers la
porte!
-- Et Trestaillon! avançait l’un.
-- Et le Pointu! ajoutait l’autre.