Telles étaient les invectives qui, d’un côté comme de l’autre, avec
la république étaient revenues sur l’eau. Et, ici comme ailleurs,
cela ramena la brouille et les divisions intestines. Les Rouges
commencèrent de porter la ceinture et la cravate rouge, et les Blancs
les portèrent vertes. Les premiers se fleurirent avec des bouquets de
thym, emblème de la Montagne; les seconds arborèrent les fleurs de
lis royales. Les républicains plantaient des arbres de la liberté; la
nuit, les royalistes les sciaient par le pied. Puis vinrent les
bagarres, puis les coups de couteau; et bref, ce brave peuple, ces
Provençaux de même race qui, un mois avant, jouaient, plaisantaient,
banquetaient ensemble, maintenant, pour des vétilles qui
n’aboutissaient à rien, se seraient mangé le foie.

Par suite, les jeunes gens, c’est-à-dire tous ceux de la même
conscription, nous nous séparâmes en deux partis; et chaque fois,
hélas! que le dimanche au soir, après avoir bu un coup, on
s’entre-croisait à la farandole, pour rien on en venait aux mains.

Aux derniers jours du carnaval, les garçons ont coutume de faire le
tour des fermes pour quêter des oeufs, du petit salé, et ramasser de
quoi manger quelques omelettes. Ils font ces tournées-là en dansant
la moresque, avec un tambour ou un tambourin, et en chantant
d’ordinaire des couplets comme ceux-ci :

Mettez la main, dame, au clayon:
De chaque main un petit fromage !
Mettez la main dans le saloir,
Donnez un morceau de jarret!
Mettez la main au panier d’oeufs,
Donnez-en trois ou six ou neuf

Mais nous, cette année-là, en faisant la quête aux oeufs, comme des
niais que nous étions, nous ne chantions que la politique. Les Blancs
disaient:

Si Henri V venait demain,
Oh! que de fétes, oh! que de fétes;
Si Henri V venait demain,
Oh! que de fétes nous ferions.

Et les Rouges répondaient :

Henri V est aux îles
Qui pèle de l’osier,
Pour en coiffer les filles
Amies du vert et blanc.

Quand nous eûmes, le soir, dans notre coterie, mangé l’omelette au
lard et vidé nombre de bouteilles, nous sortîmes du cabaret, comme on
le fait dans les villages, en manches de chemise avec la serviette au
cou; et au son du tambour, les falots à la main, nous dansâmes la
Carmagnole en chantant la chanson qui avait alors la vogue :

La fleur du thym, ô mes amis,
Va embaumer notre pays:
Plantons le thym, plantons le thym,
Républicains, il reprendra!
Faisons, faisons la farandole
Et la montagne fleurira.