Puis nous brûlâmes Carême-prenant, nous criâmes : "Vive Marianne!" en
faisant flotter nos ceintures rouges, bref, nous fîmes grand tapage.

Le lendemain en me levant, et je ne fus pas trop matinal ce jour-là,
mon père qui m’attendait, sérieux, solennel, comme aux grandes
circonstances, me dit :

-- Viens par ici, Frédéric, j’ai à te parler.

Je me songeai : Aïe! aïe! aïe! Cette fois nous y voici, aux bouillons
de la lessive!

Et sortant de la maison, lui devant, moi derrière, -- le suivant sans
souffler mot, -- il me mena vers un fossé qui était à environ cent
pas de la ferme, et m’ayant fait asseoir auprès de lui sur le talus,
il commença :

-- Que m’a-t-on dit? qu’hier, tu as fait bande avec ces polissons qui
braillent "Vive Marianne", que tu dansas la Carmagnole! que vous
fîtes flotter vos ceintures rouges en l’air! Ah! mon fils tu es
jeune! C’est avec cette danse et c’est avec ces cris que les
révolutionnaires fêtaient l’échafaud. Non content d’avoir fait mettre
sur les journaux une chanson où tu méprises les rois... Mais que
t'ont fait, voyons, ces pauvres rois?

A cette question, je le confesse, je me trouvai entrepris pour
répondre et mon père continuant:

-- M. Durand-Maillane, dit-il, un gros savant, puisqu’il avait
présidé la fameuse Convention, mais aussi sage que savant, ne la
voulut pas signer, pourtant, la mort du roi; et un jour qu’il causait
avec Pélissier le jeune, qui était son neveu (nous étions voisins de
mas et mon père, maître Antoine, se trouvait avec eux), un jour,
dis-je, qu’il causait avec son neveu Pélissier, conventionnel aussi,
et que celui-ci se vantait d’avoir voté la mort : "Tu es jeune,
Pélissier, tu es jeune, lui dit M. Durand-Maillane, et quelque jour
tu le verras, le peuple va payer par des millions de têtes celles de
son roi!" Ce qui ne fut que trop vérifié, hélas! que trop vérifié par
vingt années de rude guerre.

-- Mais, répondis-je, cette République-ci ne veut pas faire de mal;
on vient d’abolir la mort en matière politique. Au gouvernement
provisoire figurent les premiers de France, l’astronome Arago, le
grand poète Lamartine, et les prêtres bénissent les arbres de la
liberté... D’ailleurs, mon père, si vous me permettez de vous le
demander, n’est-il pas vrai qu’avant 1789 les seigneurs opprimaient
un peu trop les manants?

-- Oui, fit mon brave père, je ne conteste pas qu’il y eut des abus,
de gros abus... Je vais t’en citer un exemple : Un jour, je n’avais
pas plus de quatorze ans, peut-être, je venais de Saint-Remy,
conduisant une charretée de paille roulée en trousses, et, par le
mistral qui soufflait, je n’entendais pas la voix d’un monsieur dans
sa voiture qui venait derrière moi et qui criait paraît-il, pour me
faire garer. Ce personnage, qui était, ma foi, un prêtre noble (on
l’appelait M. de Verclos) finit par passer ma charrette et, sitôt
vis-à-vis de moi, il me cingla un coup de fouet à travers le visage,
qui me met tout en sang. Il y avait, tout près de là, quelques
paysans qui bêchaient : leur indignation fut telle que, mon ami de
Dieu, malgré que la noblesse fût alors sacrée pour tous, à coups de
mottes, ils l’assaillirent, tant qu’il fut à leur portée. Ah! je ne
dis pas non, il y en avait de mauvais, parmi ces "Ci- devant" et la
Révolution, à ses premiers débuts, nous avait assez séduits...
Seulement, peu à peu, les choses se gâtèrent et, comme toujours, les
bons payèrent pour les méchants.