Bénédicité de Crau,
Bon bissac et bon baril,
ils prenaient leur premier repas.
C’était moi qui, avec notre mulet Babache, leur apportais les vivres,
dans les cabas de sparterie. Les moissonneurs faisaient leurs cinq
repas par jour: vers sept heures, le déjeuner, avec un anchois
rougeâtre qu’on écrasait sur le pain, sur le pain qu’on trempait dans
le vinaigre et l’huile, le tout accompagné d’oignon, violemment
piquant aux lèvres; vers dix heures le grand-boire, consistant en
un oeuf dur et un morceau de fromage; à une heure, le dîner, soupe et
légumes cuits à l’eau; vers quatre heures le goûter, une grosse
salade avec croûton frotté d’ail; et le soir le souper, chair de porc
ou de brebis, ou bien omelette d’oignon appelé moissonienne. Au
champ et tour à tour, ils buvaient au baril, que le capoulié
penchait, en le tenant sur un bâton appuyé par un bout sur l’épaule
du buveur. Ils avaient une tasse à trois ou un gobelet de fer-blanc,
c’est-à-dire un par solque. De même, pour manger, ils n’avaient à
trois qu’un plat, où chacun d’eux tirait avec sa cuiller de bois.
Cela me remémore le vieux Maître Igoulen, un de nos moissonneurs, de
Saint-Saturnin-lès-Apt, qui croyait qu’une sorcière lui avait "ôté
l’eau" et qui, depuis trente ans, n’avait plus goûté à l’eau ni pu
manger rien de bouilli. Il ne vivait que de pain, de salade,
d’oignon, de fromage et de vin pur. Lorsqu’on lui demandait la raison
pour laquelle il se privait de l’ordinaire, le vieillard se taisait,
mais voici le récit que faisaient ses compagnons.
Un jour, dans sa jeunesse, que sous une tonnelle Igoulen en compagnie
mangeait au cabaret, passa sur la route une bohémienne, et lui, pour
plaisanter, levant son verre plein de vin: "A la santé, grand’mère,
lui cria-t-il, à la santé!" "Grand bien te fasse, répondit la
bohémienne, et, mon petit, prie Dieu de ne jamais abhorrer l’eau".
C’était un sort que la sorcière venait de lui jeter.
Ce fut fini; à partir de là, Igoulen jamais plus ne put ingurgiter
l’eau. Ce cas d’impression morale, que j’ai vu de mes yeux, peut
s’ajouter, ce me semble, aux faits les plus curieux que la science
aujourd’hui explique par la suggestion.
En arrière des moissonneurs venaient enfin les glaneuses, ramassant
les épis laissés parmi les chaumes. A Arles on en voyait des troupes
qui, un mois consécutif, parcouraient le terroir. Elles couchaient
dans les champs, sous de petites tentes appelées tibaneou qui leur
servaient de moustiquaires, et le tiers de leurs glanes, selon
l’usage d’Arles, était pour l’hôpital.
Lecteur, voilà les gens, braves enfants de la nature, qui, je puis te
le dire, ont été mes modèles et mes maîtres en poésie. C’est avec
eux, c’est là, au beau milieu des grands soleils, qu’étendu sous un
saule, nous apprîmes, lecteurs, à jouer du chalumeau dans un poème en
quatre chants, ayant pour titre Les Moissons, dont faisait partie
le lai de
Margaï, qui est dans nos Iles d’Or. Cet essai de géorgiques, qui
commençait ainsi :
Le mois de juin et les blés qui blondissent
Et le grand-boire et la moisson joyeuse,
Et de Saint Jean les feux qui étincellent,
Voilà de quoi parleront mes chansons,