finissait par une allusion, dans la manière de Virgile, à la
révolution de 1848.

Muse, avec toi, depuis la Madeleine,
Si en cachette nous chantons en accord,
Depuis le monde a fait pleine culbute:
Et cependant que noyés dans la paix,
Le long des ruisseaux nous mêlions nos voix
Les rois roulaient pêle-mêle du trône
Sous les assauts des peuples trop ployés
Et, misérables, les peuples se hachaient
Ainsi que les épis de blé sur l’aire.

Mais ce n’était pas là encore la justesse de ton que nous cherchions.
Voilà pourquoi ce poème ne s’est jamais publié. Une simple légende,
que nos bons moissonneurs redisaient tous les ans et qui trouve ici
sa place comme la pierre à la bague, valait mieux, à coup sûr, que ce
millier de vers.

Les froments, cette année-là, contait maître Igoulen, avaient mûri
presque tous à la fois, courant le risque d’être hachés par une
grêle, égrenés par le mistral ou brouïs par le brouillard, et les
hommes, cette année-là, se trouvaient rares.

Et voilà qu’un fermier, un gros fermier avare, sur la porte de sa
ferme était debout, inquiet, les bras croisés, et dans l’attente.

-- Non, je ne plaindrais pas, disait-il, un écu par jour, un bel écu
et la nourriture, à qui se viendrait louer.

Mais à ces mots le jour se lève, et voici que trois hommes s’avancent
vers le Mas, trois robustes moissonneurs: l’un à la barbe blonde,
l’un à la barbe blanche, l’un à la barbe noire. L’aube les accompagne
en les auréolant.

-- Maître, dit le capoulié (celui de la barbe blonde), Dieu vous
donne le bonjour: nous sommes trois gavots de la montagne, et nous
avons appris que vous aviez du blé mûr, du blé en quantité: maître,
si vous voulez nous donner de l’ouvrage, à la journée ou à la tâche,
nous sommes prêts à travailler.

-- Mes blés ne pressent guère, le maître répondit; mais pourtant,
pour ne pas vous refuser l’ouvrage, je vous baille, si vous voulez,
trente sous et la vie. C’est bien assez par le temps qui court.

Or c’était le bon Dieu, saint Pierre avec saint Jean.