[Note 310: LEIBNIZ, Von der Glückseligkeit, p. 672a.]

Il existe une Justice immanente: le bien appelle naturellement le bien, et le mal, le mal. «L'intempérance, par exemple, est punie par des maladies», et l'avarice par les privations qu'elle impose aux avares[311]. Mais cette Justice des choses est lente: on peut y échapper la vie tout entière; et il serait impossible de démontrer l'harmonie de l'honnête et de l'utile, s'il n'y avait rien au-delà du tombeau. Si le monde est le meilleur possible (et il l'est puisqu'il a pour auteur l'Être parfait), il faut qu'il existe une autre région où tout crime trouve son châtiment et toute bonne action sa récompense: la vie future est une exigence de la loi morale[312]. De plus, comme Dieu est «le centre de toutes les perfections», et que nous en portons naturellement l'idée au fond de nous-mêmes, notre cœur ne peut être satisfait que si nous en faisons pour ainsi dire une conquête progressive et indéfinie: la vie future est une exigence de l'amour, tel qu'il se manifeste en nous[313].

[Note 311: LEIBNIZ, N. Essais, p. 216b, 217b, 12; Monadol., p.
712b, 89-90.]

[Note 312: LEIBNIZ, N. Essais, p. 216b-217a, 12; p. 264b, 55; p.
268, 70.]

[Note 313: LEIBNIZ, Epist. ad Hanschium, p. 446b, VI.]

L'âme humaine, physiquement immortelle en vertu de sa simplicité, comme l'âme des animaux, l'est aussi moralement. Du moment qu'elle «devient raisonnable et capable par là même de conscience et de commerce avec Dieu, elle ne perd plus son droit de cité dans la république divine[314]». Et c'est grâce à cette continuité d'existence que l'ordre s'achève, que la finalité du monde moral s'accomplit.

[Note 314: LEIBNIZ, Epist. ad Wagnerum…, p. 467a, V; Syst. nouv. de la nature, p. 125b, 126a, 6-9.]

CONCLUSION

La philosophie de Leibniz s'est développée sous l'influence d'une foule de systèmes. Aristote, avec ses entéléchies, lui a inspiré, sinon fourni, son point de départ. Descartes, Spinoza, Malebranche, Bayle, Clarke, Newton, et nombre d'autres penseurs de moindre lignée, ont contribué à sa formation, soit en abondant dans le même sens, soit en l'obligeant par voie de contradiction à se préciser davantage. Et cependant, à partir du jour où Leibniz a découvert l'idée de la monade, sa doctrine n'a plus changé de caractère: elle a grandi comme un organisme souple et puissant, qui va se transformant toujours sans jamais perdre son identité. Elle ressemble «au meilleur des mondes»: il est difficile d'imaginer une œuvre qui soit à la fois plus variée et plus une; elle «est toute d'une pièce comme un océan[315]», et elle en a l'apparente mobilité. Ce n'est pas, évidemment, que tout s'y rattache d'une manière absolument légitime; chaque philosophe, si grand qu'il soit, est prédéterminé à pécher contre la logique. Mais l'auteur a un point de vue central dont il ne sort jamais et d'après lequel il interprète tout le reste.

[Note 315: LEIBNIZ, Théod., p. 506b, 9.]