Mohammed Khalid nous adjoignit une escorte de dix hommes commandée par le Fakîh Shahir de la race des Berti, pour nous protéger en route, prétendait-il, mais bien en réalité pour nous surveiller.
Nous prîmes congé de lui.
Je le remerciai des diverses bontés qu’il m’avait témoignées et lui recommandai ceux que nous laissions à ses soins; puis nous prîmes le chemin de Woda et de Fafa, pour atteindre Taouescha. En route, nous fûmes exposés non seulement à la curiosité générale, mais encore nous dûmes subir de nombreux propos railleurs sur notre situation actuelle, situation qu’on trouvait, de l’avis de tous, encore beaucoup trop belle en raison de nos prétendus méfaits d’antan!
Cinq jours après, nous atteignîmes Taouescha; notre guide Fakîh Shahir, natif de cet endroit, trouva bon d’y séjourner pendant plusieurs jours. Nous dûmes l’attendre. Quoiqu’il nous traitât en hôtes et nous hébergeât de son mieux, nous ne demandions qu’à continuer notre voyage; il se décida enfin à quitter sa ville natale.
Pendant notre séjour, je fis cadeau à ses petites filles de bracelets en ivoire, très recherchés dans le Darfour et que j’avais emportés sur moi comme argent pour le voyage.
A lui-même, je donnai quelques-uns des rares écus que j’avais pu me procurer à Fascher; je gagnai ainsi sa confiance. Il me communiqua alors en secret que Mohammed Khalid l’avait chargé d’épier toute notre conversation; les remarques que nous pouvions faire sur le Mahdi ou sur son administration devaient être rapportées rigoureusement et consciencieusement au calife Abdullahi. Il me pria d’avertir mes compagnons de voyage, un seul mot imprudent pouvant nous compromettre.
Je le remerciai cordialement et recommandai à tous la plus grande prudence.
Après avoir traversé Dar Hamr, nous arrivâmes vers la mi-juillet à El Obeïd, non sans avoir souffert du manque d’eau et avoir été importunés à plusieurs reprises par les Arabes Messeria. Le Mahdi avait laissé dans cette ville un de ses parents, autrefois marchand d’esclaves, nommé Sejjid Mahmoud, pour le remplacer. Je le trouvai accroupi sur le sol, au milieu de nombreux marchands, en train de se disputer violemment avec eux. Je me présentai; mais quoiqu’averti de mon arrivée, il resta quelques minutes sans paraître m’apercevoir. Il finit enfin par me saluer et ordonna à un de ses serviteurs de nous accompagner dans une maison sise non loin de là et qu’on nous assigna comme quartier.
Une heure après, on nous apporta un mouton et un sac de blé, en nous recommandant d’assister aux prières publiques. Dimitri Zigada s’étant déclaré malade, nous nous rendîmes, Djouma et moi, au lieu des prières, où depuis midi jusqu’au soir, Sejjid Mahmoud et ses compagnons nous entretinrent de la grandeur du Mahdi, et de la sainteté de sa doctrine.