Au milieu de mai, Mohammed Khalid m’apprit que le Mahdi, à cause soi-disant du manque d’eau, avait quitté El Obeïd et s’était retiré à Rahat. Il exprimait le désir de faire ma connaissance et m’ordonnait de faire mes préparatifs de voyage.

A cette époque survint la reddition de la province du Bahr el Ghazal par Lupton bey.

En même temps que Khalid, le Mahdi avait nommé Karam Allah, Emir du Bahr el Ghazal, et l’avait envoyé dans cette province. Karam Allah habitait autrefois chez son frère Korgosaui, qui était commandant des Basingers de Lupton bey. Ayant appris la nouvelle de la rébellion du Mahdi, il quitta le pays avec le consentement de son frère et se dirigea sur El Obeïd où le Mahdi le reçut avec tous les honneurs possibles.

Nommé Emir, il rentra dans sa province. Son frère et les Basingers qu’il commandait, la plupart des fonctionnaires du Gouvernement et enfin le remplaçant de Lupton, Arbab Zobeïr, autrefois si fidèle, se joignirent à lui. Lupton bey abandonné dut capituler sans combat.

Si le soulèvement n’avait pas été fomenté par ses gens, mais bien par les tribus nègres de la province, Lupton aurait pu tenir pendant des années, en raison surtout du manque d’union des dites tribus. Trahi par les siens, il ne lui était resté, à lui qui était connu pour sa bravoure, qu’à se rendre à l’ennemi, sans même tirer un coup de fusil.

Mohammed Khalid manifesta le désir que je pris avec moi Saïd bey Djouma, alors encore à Kobbe; je me déclarai toujours prêt à le satisfaire, malgré les intrigues qu’autrefois ce dernier avait suscitées à mon égard. Dimitri Zigada, un marchand grec résidant depuis longtemps au Darfour et qui fournissait la viande aux garnisons de Fascher et de Kabkabia me demanda l’autorisation de se rendre avec moi au Kordofan. Mohammed Khalid auquel j’en référai donna son consentement.

Dimitri avait à réclamer du Gouvernement, pour ses livraisons 8,000 L. E. (207,000 francs environ). Il portait les bons que je lui avais signés avant la capitulation, toujours sur lui, cousus dans une ceinture et dans des chiffons de toile.

Je me procurai les chameaux nécessaires. A cette époque de l’année, on trouve très peu d’eau sur le chemin du Kordofan; je dus donc limiter au strict nécessaire le nombre de ces animaux. Le prix des chevaux étant, d’autre part, très élevé au Kordofan, j’en pris quatre avec moi, avec l’intention de les vendre là-bas pour réduire les frais de voyage. J’avais fait don à Khalid, sur le désir qu’il m’en avait exprimé, de l’étalon que Gordon m’avait donné jadis à Dourrah el Khadra.

Saïd bey Djouma était arrivé de Kobbe; la séparation de ses quatre femmes et de ses sept enfants lui avait été particulièrement pénible.

Vers le milieu de juin 1884, je partis de Fascher, en compagnie de Djouma et de Zigada. J’étais presque joyeux de pouvoir quitter ce pays où j’avais passé par tant de chagrins et de surprises amères.