«Non, lui répondis-je, cet homme avait trop de volonté pour livrer son secret; je n’ai rien appris.»
«Que Dieu le maudisse! s’écria l’Emir. Puisqu’il est mort chez toi, enterre-le, quoiqu’il n’ait mérité que d’être jeté, comme un chien, sur un tas d’immondices.»
Je m’éloignai et fis ensevelir le corps près de ma maison, après qu’on eut récité les prières usuelles.
Mohammed Khalid était doué d’un esprit très rusé. Autant il se montra dur envers les fonctionnaires du Gouvernement, autant il agit avec douceur envers la population. Il n’en donna pas moins toutes les bonnes places à ses parents et chercha à tirer du pays tout ce qu’il put, mais, il évita soigneusement de semer la discorde, s’efforça de tranquilliser et de rassurer les gens en cherchant à les rallier au nouveau régime. Les impôts allèrent en majeure partie grossir sa caisse; cependant, de temps à autre, il faisait parvenir au Mahdi et à ses califes de jolies jouvencelles, des chevaux, des chameaux bien gras. On remerciait le généreux donateur! Il mit sa maison sur un grand pied et épousa Miram Ija Basi, sœur aînée d’Ibrahim, Sultan du Darfour, bien qu’elle fut âgée de cinquante ans. Elle avait en sa possession plus de cent esclaves des deux sexes, intelligents et bien élevés, elle-même était capable du reste de conduire avec dignité la maison d’un riche sultan soudanais.
Khalid trouva tout à fait inutile même de feindre de mettre en pratique le «renoncement aux biens de ce monde»; tous les soirs il y avait chez lui de grands festins; et la nombreuse compagnie n’y manquait pas de célébrer le Mahdi, de féliciter et de louer l’amphitryon.
Une lettre, très vieille de date, me parvint à cette époque. Elle venait du Caire et m’avait été adressée par le moudir de Dongola. Il me recommandait de concentrer des troupes à Fascher, m’enjoignant de remettre le Darfour au descendant direct des rois de cette province, Abd esh Choukour ibn Abd er Rahman Chattout, de me rendre à Dongola avec tous mes soldats et le matériel de guerre. Ce fils de roi, qui se trouvait encore à Dongola, n’avait pu trouver ni le chemin, ni les moyens de parvenir jusqu’à moi et même si on l’avait écouté à temps, cela n’aurait rien pu changer à la face des choses.
Une concentration complète des troupes à Fascher aurait déjà été rendue impossible par l’opposition des officiers et des soldats. D’autre part, si l’effectif de mes hommes avait été suffisamment élevé pour me permettre de quitter le pays avec tout le matériel de guerre, à plus forte raison aurais-je pu y rester et, en tout cas, mieux servir le Gouvernement que le timide Abd esh Choukour.
Je demandai à Khalid qui m’avait remis la missive la permission d’envoyer quelques lignes à mes partisans et de les remettre à l’Arabe qui avait apporté le message et qui était assuré du retour. Khalid y consentit; mais, comme c’était à prévoir, ma lettre ne parvint jamais à son adresse.
Je passai mon temps très tranquille, chez moi, sans voir beaucoup de monde, attendant du Mahdi les ordres concernant ma personne.