Nous rentrâmes et je résolus, avec la permission du calife, de faire une visite à son frère Yacoub, dont la hutte s’élevait à côté de la sienne. Celui-ci me reçut amicalement et exprima sa joie de me voir chez son frère. Il m’exhorta aussi à le servir fidèlement, et je le rassurai à ce sujet.
Yacoub est un peu plus petit que le calife, large d’épaules, avec une figure ronde et pleine qui montre de fortes marques de petite vérole; son nez est petit et retroussé, une moustache et des favoris rares ne dissimulent que peu la laideur de son visage. Quoique plutôt laid, il sait cependant s’attirer bien des sympathies par sa façon de parler plaisante et agréable. Comme le Mahdi et le calife, il avait aussi un éternel sourire sur les lèvres, d’où l’on pouvait conclure que tous trois étaient heureux de leur haute position et de leur mission dans l’ordre actuel des choses. Yacoub lit et écrit, il sait le Coran par cœur tandis que le calife est presque complètement ignorant. Yacoub, plus jeune qu’Abdullahi de quelques années, est non seulement le frère du calife mais aussi son premier conseiller et sa main droite. Il est, à vrai dire, tout puissant. Malheur à celui qui est d’un autre avis que le sien ou songe même à intriguer contre lui. Il est infailliblement perdu.
Après avoir mangé quelques dattes, je me recommandai à sa bienveillance et retournai dans notre rekouba. A midi, nous prîmes part de nouveau sur l’ordre du calife à la prière du Mahdi; cette prière dura comme la veille jusqu’au coucher du soleil. Nous entendîmes de nouveau prêcher sur la renonciation, sur la provocation au combat et sur les joies célestes; nous entendîmes de nouveau le cris d’extase de gens à moitié fous et nous éprouvâmes des douleurs affreuses dans les membres à cause de la séance sans fin qui nous était imposée, les jambes repliées sous nous.
Le lendemain, le calife nous fit appeler et nous demanda si nous ne désirions pas retourner au Darfour. Il voulait ainsi nous éprouver d’une manière un peu trop grossière. Nous déclarâmes tout d’une voix ne pas vouloir le quitter ni lui, ni le Mahdi. En souriant comme toujours, il nous félicita de notre résolution. Un plus long séjour dans la rekouba, aurait été incommode pour nous; aussi il donna à Dimitri, de sa propre autorité, la permission de se rendre auprès de ses compatriotes et lui fit montrer par un de ses moulazeimie la maison de son futur émir, également un Grec. En même temps, il ordonna à Ahmed woled Soliman de remettre à Dimitri vingt écus. De même Saïd Djouma fut recommandé à l’émir de tous les Egyptiens nommé Hasan Husein et on lui versa quarante écus.
«Mais toi, Abd el Kadir, dit-il en se tournant vers moi, tu es ici en étranger, tu n’as personne que moi et tu es aussi habitué aux Arabes par ton long séjour dans le Darfour méridional. Tu resteras auprès de moi comme moulazem; c’est également le désir du Mahdi.»
«Et cela répond du reste à tous mes désirs, lui répondis-je vivement. Je m’estime heureux de pouvoir te servir et je te jure d’être fidèle et dévoué.»
«Je le sais, répliqua-t-il, mais que Dieu te protège et te fortifie dans ta foi et tu seras encore d’une grande utilité au Mahdi et à toi-même.»
Le calife m’affirma de nouveau l’importance qu’il mettait à ce que je restasse à son service, et dans son entourage personnel; il m’avertit de feindre avec les autres d’être son plus proche parent car, ceux qui étaient éloignés de lui, à ce qu’il affirmait, essayeraient par jalousie contre moi, de m’éloigner de sa personne. Il me communiqua aussi qu’il avait déjà donné ordre de construire pour moi quelques huttes, dans la zeriba située tout près de sa maison et qui était la propriété de Hamdan Abou Anga, lequel combattait justement contre les Nubiens.
Je le remerciai de nouveau de ses bons soins et lui promis de m’efforcer de conserver sa bienveillance.