Il nous apprit que l’arrivée du sheikh Hamed en Nil, un des plus grands sheikhs religieux du Ghezireh, de la tribu des Arakin, avait été annoncée et que les parents de ce dernier, qui se trouvaient ici, auraient désiré qu’il allât à sa rencontre. Mais il avait refusé, préférant passer la soirée en notre compagnie. Nous le remerçiâmes de sa préférence, très flatteuse envers nous et louâmes le Mahdi de la bienveillance qu’il avait témoignée à notre égard, ce qui le réjouit visiblement. Il me quitta, mais revint après la prière du soir, me parler du Darfour, et nous annonçer qu’un des jours suivants le calife Husein, ci-devant moudir de Berber, arriverait ici. Il était donc exact que Berber avait succombé aussi!

Déjà à la frontière du Darfour, nous avions entendu répandre ce bruit, mais n’avions pu trouver personne qui put nous donner des nouvelles certaines. Les communications avec l’Egypte étaient forcément interrompues d’une manière complète par la perte de Berber qui n’avait pu être prise que par les Djaliin. Khartoum devait se trouver aussi dans une situation extrêmement critique. J’attendais avec anxiété l’arrivée de Husein qui pourrait me renseigner et me dire certainement la vérité sur la situation exacte au bord du Nil.

Quand le calife nous eut quittés, nous nous jetâmes sur nos angareb, fatigués et plongés dans nos pensées. Peu à peu, nous nous endormîmes.

Le lendemain après la prière, le calife revint s’informer de notre santé. Peu de temps après, arrivèrent les parents du sheikh Hamed en Nil, qui demandèrent à pouvoir présenter leur chef. Il se montra en pénitent, ayant la tête coiffée de la sheba et couverte de cendres, une peau de mouton attachée autour de ses hanches nues. Quand il aperçut le calife, il s’agenouilla aussitôt en disant «El afou ja sidi» (pardon, seigneur). Le calife se leva et ordonna à un serviteur d’enlever la sheba de la tête du sheikh; cela fait, le sheikh nettoyé de la cendre qui le recouvrait, il lui fit revêtir des vêtements qu’on venait d’apporter. Sur son ordre le sheikh s’assit alors auprès de nous et répéta sa demande de pardon pour avoir tant différé son pèlerinage et n’être pas venu auprès du Mahdi depuis bien longtemps. Le calife lui pardonna, et lui fit espérer aussi le pardon du Mahdi auquel il promit de le présenter dans l’après-midi.

«Seigneur, dit le sheikh Hamed en Nil, visiblement joyeux, en lui baisant les mains, je suis heureux et tranquille parce que tu m’as pardonné. Ton indulgence m’annonce le pardon du Mahdi, car tu viens de lui et lui vient de toi» (flatterie qui rappelait le contenu de la proclamation).

Après avoir tous pris notre déjeuner composé d’asida et de lait, nous nous séparâmes; quelques minutes plus tard retentit l’umbaia et on entendit le bruit du tambour de guerre.

Quand le calife a l’intention de sortir, on sonne toujours l’umbaia; c’est le signal de seller tous les chevaux et en même temps, un signal pour les esclaves de battre le tambour. Je fis rapidement seller mes chevaux, en fis amener un pour Saïd Djouma qui s’était servi pendant le voyage seulement des ânes et des chameaux, puis je rejoignis bientôt le calife qui était déjà sorti.

Il faisait une promenade à cheval autour du campement, entouré d’une vingtaine de moulazeimie, afin de passer ses gens en revue. A sa droite, près de son cheval, marchait son domestique, un grand et gros nègre, à sa gauche, un Arabe de très grande taille, du nom de Abou Dcheka qui remplissait les fonctions d’écuyer du calife. Ce dernier n’allait lui-même qu’au pas; arrivé sur la place, il fit faire halte et galoper de nouveau ses cavaliers par quatre, comme la veille. Pendant qu’ils exécutaient différents exercices, il me montra à l’extrémité du camp, une zeriba assez grande et un petit fort en ruine. C’est là que le malheureux général Hicks avait passé plusieurs jours attendant en vain du secours de Tekele. Le fort avait été construit pour ses canons Krupp. Cette vue éveilla en moi de tristes pensées; tous ces milliers de combattants étaient tombés inutilement et avaient été égorgés; moi-même que me réservait l’avenir, j’étais aussi une victime de cet épouvantable malheur.