«Certainement, répondis-je, puisque je suis en ta présence, je me sens heureux.»

«Dieu te bénisse, ainsi que tes frères, dit-il en désignant Saïd Djouma et Dimitri, et souvent, lorsque j’ai entendu parler de tes combats contre mes partisans, j’ai supplié Dieu de te convertir et Dieu et son Prophète m’ont exaucé. De même que tu as été fidèle à ton ancien maître pour un salaire inutile, de même sers moi maintenant, car celui qui me sert et qui écoute mes paroles, sert la religion et son Dieu et sera heureux sur la terre et dans l’éternité.»

Nous promîmes tous de lui être absolument dévoués et je demandai comme on me l’avait recommandé déjà auparavant la baia (acte du serment de fidélité).

Il nous fit venir alors plus près de lui et nous invita à nous agenouiller sur le bord de sa peau de mouton; nous posâmes notre main dans la sienne, répétâmes les paroles qu’on nous disait et fûmes ainsi reçus dans les rangs de ses plus chauds partisans, mais, naturellement aussi, soumis aux peines disciplinaires existantes. Nous rentrâmes dans les rangs des fidèles; le prieur donna un signal et nous récitâmes de concert avec tout le monde, et pour la première fois, la prière en présence du Mahdi el Monteser.

Lorsque cette prière fut terminée, tous supplièrent Dieu en levant les mains au ciel, d’accorder la victoire aux croyants. Le Mahdi alors commença son instruction. Un cercle épais se forma autour de lui; il parla de la vanité de la vie terrestre et de ses joies, exhorta à l’accomplissement des devoirs religieux, à la renonciation, à la guerre sainte, et dépeignit en couleurs vivantes les félicités célestes que ceux qui suivraient ses préceptes avaient à attendre. Ses paroles furent alors interrompues par les cris de quelques fanatiques tombés en extase et l’assemblée entière se montra pénétrée de ses enseignements, ajoutant foi aux paroles de son maître. Seuls, quelques-uns, mes deux amis et moi exceptés, semblaient se douter de la comédie qui se déroulait pendant toute la cérémonie.

Le calife, prétextant un travail, s’était retiré en nous laissant, ainsi que ses moulazeimie (gardes du corps); il nous avait ordonné de rester auprès du Mahdi, jusqu’au coucher du soleil.

J’eus pendant tout ce temps l’occasion d’observer le Mahdi d’une manière précise.

Il était de haute taille, avait de larges épaules, et une peau couleur brun clair; sa stature était plutôt massive et sa tête encore trop grosse en proportion; ses yeux étaient noirs et brillants. Une barbe foncée encadrait son visage, le nez et la bouche étaient bien conformés et les deux joues étaient tatouées de trois balafres; il souriait toujours montrant ainsi ses dents blanches. Les incisives supérieures étaient un peu espacées, qualité nommée felega et considérée dans le Soudan comme un signe de beauté spéciale et de bonheur. C’est pour ce motif que les femmes donnaient au Mahdi ce nom d’amitié de «Abou Felega». Il portait une gioubbe un peu trop courte, très rapiécée, mais très proprement lavée et parfumée de toutes sortes de bonnes odeurs, essence d’huile de santal, musc, essence de rose, etc. Une odeur spéciale émanait donc de sa personne, ce que ses fidèles avaient coutume d’appeler «Rihet el Mahdi» (parfum du Mahdi) et comparaient aux parfums qui régnent dans le Paradis.

Nous accomplîmes sur la même place la prière d’Asr, puis celle de Maghreb, assis sur le sol, avec les jambes repliées en arrière, tandis que le Mahdi se retirait de temps en temps dans sa maison pour reparaître de nouveau à sa place. Après le coucher du soleil, nous lui demandâmes la permission de retourner auprès du calife; il nous l’accorda m’enjoignant de ne plus le quitter et de me vouer entièrement à son service.

Je pouvais à peine me relever, car mes genoux souffraient d’une si longue position à laquelle je n’étais pas habitué; je dus faire appel à toute mon énergie pour montrer devant le Mahdi une figure toujours joyeuse. Saïd Djouma évidemment habitué depuis longtemps à une semblable position, semblait se trouver à merveille; mais Dimitri boîtait terriblement et murmurait derrière moi des paroles en grec que je ne comprenais pas, mais qui ne devaient pas, en tout cas, être un chant de louanges adressé au Mahdi. Les moulazeimie restés avec nous, nous reconduisirent dans notre demeure où le calife nous attendait pour souper.